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Ceux qui me connaissent s’étonneront sans doute de la métaphore sportive que je vais utiliser: en bon churchillien, ma devise est «No Sport!». Cela dit, je pense que quand on n’a plus pratiqué le sport et qu’on s’y remet après quelques années, ce que l’on ressent est comparable à ce qu’ont été mes débuts avec «Cannibale Lecteur»: au départ c’est difficile, on cherche le bon rythme, la bonne approche, on fatigue vite et on a mal partout (enfin, c’est ce qu’en disent les sportifs!).

Et puis il faut arriver à caser cela dans un emploi du temps ma foi pas toujours simple. Ensuite, petit à petit, les choses se mettent en place et ça devient un plaisir. Quand durant l’été 2015, autour d’une fondue estivale, Slobodan m’a proposé de tenir une chronique littéraire dans Antipresse, j’ai dit oui un peu vite sans mesurer exactement les efforts que cela me demanderait. Mais ce qui était au départ une contrainte dans mon organisation est devenu une «hygiène mentale», qui me permet de penser à autre chose qu’à mon travail. Certains font du yoga: moi j’écris des chroniques.

Lorsqu’en février dernier les Éditions Favre publièrent le recueil de soixante chroniques de «Cannibale Lecteur», plusieurs journalistes — que Dieu les ait sous sa garde! —, me demandèrent: «Mais où trouvez-vous le temps de lire et d’écrire une chronique par semaine tout en dirigeant une entreprise?», je leur répondais par une question: «Mais comment se fait-il que vous ne posiez jamais ce genre de questions à tous les patrons – et ils sont nombreux – qui jouent au golf? De ce que j’en sais, un “parcours” prend un après-midi entier.» Ainsi donc, il serait incongru de passer son temps libre à lire et écrire, plutôt qu’à essayer de pousser une baballe dans un trou. O tempora, o mores! Je complétais mon explication en leur apprenant que 1) je ne regarde pas la télévision (ou si peu!); 2) je vais rarement au «spectacle»; 3) je refuse toutes les nombreuses invitations qui n’offrent pas à mes yeux un caractère obligatoire et 4), pour finir, que je vis seul, ce qui facilite bougrement l’organisation de mon temps.

Avec Slobodan, je savais que je pourrais traiter les auteurs et livres de mon choix sans subir la censure d’un «rédac’ chef», et surtout que je n’aurais pas à me soumettre à la dictature de la nouveauté. Et c’est cela qui a été décisif: aucune concession à faire à mes goûts, humeurs, envies et lectures. Au fil du temps, les chroniques sont devenues plus touffues, et se déroulent souvent sur deux ou trois épisodes. Ce qui me permet aussi de passer plus de temps à me plonger, ou plus souvent à me replonger, dans les œuvres dont je souhaite parler. La plupart du temps, Slobodan découvre le ou les livres(s) dont je vais traiter quand il reçoit la première version du texte, et je découvre quant à moi les autres articles quand Antipresse paraît le dimanche matin. Il arrive parfois que Slobodan me sollicite à l’avance pour donner un avis sur son texte, tout comme, à l’inverse, je lui demande parfois son avis sur ma prose encore fraîche. Mais ces échanges de préproduction sont rares.

Les différents contributeurs d’Antipresse ne communiquent pas ou peu entre eux: il n’y a pas de «séance de rédaction» ni de coordination des sujets. Parfois, par le plus grand des hasards, des articles se recoupent ou se complètent dans le même numéro ou d’un numéro à l’autre. Mais il n’y a au fond — et sinon je n’y serais pas! — pas de «ligne du parti», et l’on — en tout cas moi — ne se sent pas obligé d’être en accord avec ce qu’écrivent les «autres». Ainsi, il m’arrive de temps à autre d’être en désaccord plus ou moins profond avec un article. Mais cela ne m’a jusque-là jamais posé de problème existentiel: la liberté accordée à chacun implique nécessairement la réciprocité, n’est-ce pas? Dans cette teinte un peu «anar», ce qui n’est pas pour me déplaire, loin de là, ce qui nous lie est sans doute une certaine conception des idées, de la culture, et une détestation du «politiquement correct». Les espaces de libre pensée et de libre expression se font rares, il me semble…

  • Article de Pascal Vandenberghe paru dans la rubrique «Cannibale lecteur» de l’Antipresse n° 200 du 29/09/2019.