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La querelle autour du climat a déjà fait une victime: le scepticisme! En effet, les dénommés «climatosceptiques» n’ont rien de sceptique. Bien au contraire, puisqu’en prenant une position opposée à celles des tenants du réchauffement climatique, ils se révèlent tout aussi dogmatiques — au sens grec — que leurs «adversaires», alors que le scepticisme se caractérise par une suspension du jugement. Allons voir de plus près ce qu’est le scepticisme au sens philosophique du terme, et ce que nous pouvons encore en retirer.

L’idée de cette chronique m’est venue à la suite du numéro 204 d’Antipresse du 17 octobre 2019, dans lequel la chronique «Le bruit du temps» de Slobodan était consacrée au «climatotalitarisme» et qui accueillait par ailleurs, dans la rubrique «Passager clandestin», un article de Michel de Rougemont intitulé «L’environnement sans le populisme». Un lecteur fit part de son mécontentement sur cette double approche de la problématique climatique à Slobodan, qui lui répondit en substance que «Nous ne militons pas, à l’Antipresse. Nous essayons d’exercer l’outil premier des esprits libres: le scepticisme. Comme vous l’aurez peut-être remarqué si vous avez vraiment lu mon article, je ne mets pas en question le réchauffement, je suis sceptique quant à ses causes et plus encore quant à nos moyens d’y remédier. Eric Werner, lui, est sceptique à l’égard des climatosceptiques. Pascal Vandenberghe est sceptique à l’égard de toutes les formes de censure bien-pensante. Nous sommes sceptiques, c’est comme ça.»

Alors certes, dans l’explication développée par Slobodan, le terme de scepticisme est employé à bon escient, contrairement à l’appellation «climatosceptique», qui est une usurpation d’identité caractérisée, mais aussi caractéristique de notre société liquide, dans laquelle seul le mode binaire est accepté: blanc ou noir ; pour ou contre. De fait, le sceptique — le vrai — est voué aux gémonies aussi bien par le 0 que par le 1 du mode binaire, car il est considéré par ces deux camps opposés — donc complémentaires, et se rejoignant dans leurs substrats idéologiques respectifs — comme l’ennemi commun: celui qui refuse idéologie et dogmatisme, ce dont «l’époque» regorge dans tous les domaines de la société.

Pyrrhon d’Elis

On considère Pyrrhon d’Élis (qui vécut probablement vers 365-275 av. J.-C) comme le fondateur du scepticisme. En bon sceptique, il ne créa aucune école de philosophie. Ce qu’on sait de lui nous vient surtout de Diogène Laërce et de ses Vies et doctrines des philosophes illustres(1). Pyrrhon eut un disciple, Timon de Phlionte(2) (env. 325-235 av. J.-C), mais c’est surtout à Sextus Empiricus, dont on ignore à peu près tout de la vie, mis à part qu’il vécut au IIe siècle ap. J.-C., et dont plusieurs écrits ont traversé les siècles, que l’on doit la connaissance du scepticisme antique, en particulier par son ouvrage théorique Esquisses pyrrhoniennes(3). Philosophe, médecin et membre de l’école empirique de médecine, Sextus Empiricus fut plus un «passeur» qu’un philosophe. On lira avec grand intérêt — car plus directement en lien avec les sujets qui nous (pré)occupent — Contre les moralistes(4), qui passe au crible les doctrines éthiques défendues par les partisans des écoles «dogmatiques».

C’est en particulier contre les courants stoïcien et épicurien, philosophies du dogme, que se dressait le scepticisme. Le terme dogma, qui vient du verbe dokeo «sembler bon», signifie, chez Platon, par exemple, une opinion que l’on soutient parce qu’on la croit vraie. Dogma donnera dogmatikos (dogmatique), qui n’a certes pas, chez Sextus Empiricus, la connotation péjorative qu’on lui connaît, sans pour autant pouvoir être pris pour un compliment. Le philosophe dogmatique est quelqu’un qui soutient des opinions, alors que le sceptique prétend vivre «sans opinions» (adoxastôs). Contrairement au dogmatique contemporain, le philosophe dogmatique de l’Antiquité est d’abord un rationaliste, qui fonde ses opinions sur des démonstrations rationnelles. Quant au sceptique, il a une furieuse tendance à trouver les arguments des uns et des autres «de force égale», ce qui l’amène à l’épochè, la suspension du jugement — ou de l’assentiment. C’est dans cette suspension du jugement qu’il estime que l’homme peut trouver la «vie tranquille», et il considère l’aporie(5) non comme un obstacle, mais comme un refuge, et le diallèle (diallêlos, «raisonnement circulaire» ou «cercle vicieux») comme l’un des modes de suspension de l’assentiment.

Tout cela est certes très théorique, et il est bien évident que le scepticisme antique ne peut plus être pris pour argent comptant comme méthode applicable aux deux premiers des trois domaines de la philosophie définis par les stoïciens: la physique, la logique et l’éthique. Depuis l’Antiquité, la science a été en mesure de répondre à des questions qui ne se posent donc plus(6). Mais pour ce qui est des questions éthiques, en revanche, il en va différemment. Et questionner le scepticisme antique avec un regard contemporain, c’est justement le sujet de l’ouvrage collectif Les Raisons du doute(7), publié l’été dernier. Deux articles en particulier nous intéressent: «Le rite et la raison. Scepticisme, droit et religion selon le Cotta de Cicéron», de Christophe Grellard(8), et «Le scepticisme ancien est-il viable aujourd’hui? », de Richard Bett(9).

Le premier reprend les liens entre scepticisme et religion dans la République romaine et fait ressortir comment le scepticisme est une critique des théologies populaire et stoïcienne, et comment cette critique sert la défense de la religion civile et du mos maiorum (« mœurs des anciens») : « La religion a d’abord un rôle de médiation, rôle qu’elle remplit en prescrivant un ensemble de normes externes, à savoir des rites ou un culte, qui ont pour fonction d’assurer le salut de la res publica.» Et de conclure que le scepticisme était finalement une philosophie parfaitement adaptée au statut de la religion romaine à l’époque de la République car, dénuée de toute croyance personnelle, elle se situait à un niveau strictement civil ou juridique.

Quant au second, il conclut à juste titre que sur les nombreuses questions religieuses et philosophiques qui se posent aujourd’hui, aussi bien sous l’angle éthique que politique, l’approche du scepticisme antique et de la suspension du jugement est pertinente: «La suspension du jugement peut souvent être considérée comme une attitude intellectuellement respectable: sur certains sujets, elle peut même être la seule attitude intellectuellement respectable. Elle aide à se protéger contre des conclusions prématurées, à éviter des dogmatismes profondément enracinés, et à nous empêcher d’être trop sûr d’avoir sondé les profondeurs de la réalité. Ces points sont évidents, mais telles sont les raisons pour lesquelles un peu de scepticisme dans le discours intellectuel est une bonne chose.»

Et c’est pourquoi sceptiques nous sommes, et sceptiques nous resterons!

NOTES
  1. Diogène Laërce, poète et biographe du début du IIIe siècle. Vies et doctrines des philosophes illustres (LGF/Le livre de poche, coll. «Classiques modernes», 1999).

  2. À ne pas confondre avec Timon d’Athènes, qui vécut au Ve siècle av. J.-C. Célèbre pour sa misanthropie, il inspira Shakespeare pour sa pièce Timon d’Athènes.

  3. Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes (édition bilingue grec-français, Le Seuil, coll. «Points essais», 1997).

  4. Sextus Empiricus, Contre les moralistes (Éditions Manucius, coll. «Le Philosophe», 2015).

  5. « Difficulté d’ordre rationnel paraissant sans issue», nous dit le Petit Robert.

  6. Oui, la terre est ronde, et elle tourne autour du soleil et pas l’inverse, par exemple.

  7. Sous la direction de Diego E. Machuca et Stéphane Marchand, Les Raisons du doute (Classiques Garnier, 2019). Bien qu’un peu «arides» par moments, les textes rassemblés ici ne sont pas moins passionnants.

  8. Directeur d’études en sciences religieuses à l’École Pratique des Hautes Études.

  9. Professeur de philosophie et de lettres classiques à l’Université Johns Hopkins (Baltimore).

  • Article de Pascal Vandenberghe paru dans la rubrique «Cannibale lecteur» de l’Antipresse n° 206 du 10/11/2019.