Ret Marut, Otto Feige, Hal Croves, Traven Torsvan, B. Traven: ce ne sont là que quelques-uns des innombrables noms derrière lesquels se cacha l’un des écrivains les plus mystérieux du XXe siècle, qui chercha sans cesse à brouiller les pistes. Si ses livres se vendirent à des millions d’exemplaires dans de nombreuses langues, son destin littéraire en langue française est particulier.

Février 1882: c’est la date présumée de la naissance d’un certain Ret Marut, qui affirmait être américain d’origine anglaise, né à San Francisco. Pratique pour lui: les documents administratifs qui se trouvaient à l’hôtel de ville brûlèrent dans l’incendie qui détruisit presque totalement San Francisco le 18 avril 1906. Lorsqu’en 1951 il obtint la nationalité mexicaine sous le nom de Traven Torsvan, il déclara être né le 3 mai 1890 à Chicago.

Le nom de Ret Marut, «comédien et régisseur», apparaît pour la première fois en 1907 à Essen, en Allemagne. Comment et pourquoi ce présumé Américain est-il arrivé en Allemagne? On ne le saura jamais. Entre 1907 et 1917, il est donc comédien. En 1917, il crée les Éditions du Ziegelbrenner (le fondeur de briques), dont le premier numéro de la revue éponyme paraît en septembre. Pacifiste, d’inspiration davantage libertaire et anarchiste que marxiste, le Ziegelbrenner, qui connut moins de trente numéros publiés, s’en prenait violemment au capitalisme, mais aussi aux ecclésiastiques, «prédicateurs des emprunts de guerre» et «bénisseurs d’armes». Le Ziegelbrenner, dont les attaques contre le culte du martyre et des massacres patriotiques, encensés par la propagande guerrière, furent sans concessions, lui valurent d’être épinglé à plusieurs reprises par la censure. Dans son édition du 15 janvier 1919, le Ziegelbrenner résuma ainsi la tâche qu’il s’était assignée, qui était de «sauver deux choses du naufrage: 1. L’idée que l’homme a plus de valeur que l’État ne doit pas se perdre; 2. Celui qui ne veut pas mentir n’a pas besoin de mentir. On peut tout dire, même la vérité, quand on place la vérité au-dessus de son confort personnel.»

En novembre 1918, alors que la Première Guerre mondiale s’achève sur la défaite de l’Empire allemand, l’abdication de l’empereur Guillaume II et la proclamation de la république de Weimar, à Munich se forme spontanément un conseil constitué d’ouvriers, de soldats et de paysans, qui proclame la République de Bavière. Le Ziegelbrenner se réclame de la révolution dans un numéro intitulé Le jour va se lever. Constituée de représentants de l’USPD(1), d’anarchistes, des conseils de paysans et d’une partie du SPD, la République de Bavière est proclamée le 7 avril 1919. Ret Marut est nommé responsable de la presse. Après deux échecs sanglants de la garnison de Munich contre les forces ouvrières, le gouvernement social-démocrate en exil en appelle au ministre de l’Intérieur de Prusse. Le 1er mai, les corps francs s’emparent de Munich. La République des conseils a vécu, c’est le début d’une répression meurtrière. Marut est arrêté et emprisonné, mais il réussit à s’enfuir avant d’être exécuté. Un avis de recherche pour «haute trahison» est lancé contre lui. Le Ziegelbrenner paraît dans un premier temps à Vienne (sous le nom d’éditeur Richard Lányi), puis à Cologne (le nom de l’éditeur étant cette fois Heinrich Otto Becker).


En 1922, toujours recherché, Marut quitte l’Allemagne en passant de Trèves au Luxembourg, en Belgique, puis en Hollande, et débarque l’année suivante en Grande-Bretagne. Arrêté à Londres en décembre 1923, il est emprisonné à Brixton puis libéré en février 1924 grâce à la mobilisation de ses amis politiques. Il quitte Londres en avril et débarque en juin à Tampico, au Mexique, pays où il vivra jusqu’à sa mort, en 1969. À son décès, ses cendres seront répandues au-dessus du Río Jataté, dans la jungle du Chiapas.

En 1925, il vit chez les Indiens, dans le sud du Mexique, ce qui lui inspirera la plupart de ses romans et nouvelles. Cette année-là commence la publication en feuilleton des Cueilleurs de coton dans le journal social-démocrate berlinois Vorwärts (En avant). Les Éditions Bücherguilde Gutenberg(2) (La Guilde du livre Gutenberg), fondées en 1924 à Leipzig par l’Union culturelle des typographes allemands qui se proposent d’offrir à tous les travailleurs la possibilité d’acquérir à bas prix «des livres satisfaisants pour l’esprit et de belle qualité», adressent à l’auteur des Cueilleurs de coton une lettre lui demandant s’il n’aurait pas un roman qu’elles pourraient publier. Il leur envoya Das Totenschiff (Le vaisseau des morts(3)) qui fut publié en 1926. Roman halluciné et hallucinant, à part dans la production de Traven, le Vaisseau des morts relate l’histoire d’un marin embarqué sur un vaisseau fantôme, la Yorikke(4), bon pour la casse, mais que l’armateur continue à faire naviguer en se livrant à différents trafics en attendant qu’il coule pour toucher l’assurance.

En 1927, toujours à la Bücherguilde Gutenberg, paraît Le trésor de la Sierra Madre(5), qui sera porté à l’écran par John Huston en 1947(6), avec Humphrey Bogart et Walter Huston. Un certain Hal Croves — qui n’est autre que Traven, qui avait adopté ce nouveau nom en 1944 —, «fondé de pouvoir» de B. Traven, est le conseiller technique de Huston sur le tournage.

Si les chiens se reniflent mutuellement le derrière pour faire connaissance, les gens du monde du livre, eux, hument leurs affinités littéraires respectives. Lorsque, dans les mois qui suivirent mon arrivée en Suisse en 2004, j’eus l’occasion de rencontrer Vladimir Dimitrijević, le fondateur et éditeur des Éditions L’Âge d’Homme, à qui je vouais une grande admiration pour le fabuleux catalogue des littératures salves qu’il avait constitué en près de quarante ans, nous ne mîmes pas longtemps à nous découvrir une passion commune pour B. Traven. Il me raconta que, jeune homme, il l’avait lu en serbo-croate alors qu’il vivait encore en Yougoslavie, à la fin des années 1940, et que c’est B. Traven qui lui avait donné l’envie de devenir éditeur. De mon côté, je venais de diriger, pour les Éditions La Découverte, la nouvelle édition (avec des traductions nouvelles ou revues) de quatre romans de B. Traven(7) et de terminer la traduction de l’allemand d’un recueil de nouvelles inédites en français(8).

Nous entrerons la semaine prochaine plus en détail dans l’œuvre de Traven, en particulier ses «romans mexicains», et dans l’improbable histoire de sa destinée en langue française.

NOTES
  1. Parti social-indépendant d’Allemagne, que les membres spartakistes quitteront fin 1918 pour fonder le Parti communiste d’Allemagne.
  2. Qui ouvrit une section à Zurich en 1925 puis une agence en 1927, qui devint autonome en 1933, après l’arrivée d’Hitler au pouvoir et l’interdiction de la maison d’édition allemande durant la période nazie. L’agence zurichoise fut à l’origine de la création, en 1936, de la Guide du livre de Lausanne par Albert Mermoud, ce qui explique pourquoi les premières traductions de Traven en langue française furent publiées en Suisse, et non pas à Paris.
  3. La Découverte, 2004, coll. «La Découverte/Poche», 2010. Première traduction du texte intégral.
  4. Nom qui évoque le Hamlet de William Shakespeare: «Hélas! Pauvre Yorick» (Hamlet, Acte V, scène 1), Gallimard, coll. «Folio classique»,2016.
  5. Éditions Sillage, 2014.
  6. Sorti le 1er janvier 1948, Le film obtint trois Oscars: pour John Huston ceux du meilleur réalisateur et du meilleur scénario adapté, et pour Walter Huston (qui n’était autre que le père du réalisateur), celui du meilleur second rôle.
  7. Le vaisseau des morts, Rosa Blanca, La Charrette et La révolte des pendus. Ils ont été réédités depuis dans la collection «La Découverte/Poche».
  8. Le chagrin de saint Antoine, 2005, coll. «La Découverte/Poche», 2009, actuellement épuisé.

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