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En novembre paraîtront en français les deux premiers volumes des Cahiers noirs de Martin Heidegger. Depuis le début de leur publication en allemand en 2013, la bataille fait rage entre les «anti» et les «pro» Heidegger. Que sont ces fameux Cahiers? comment s’inscrivent-ils dans l’œuvre du philosophe? en quoi consiste la controverse et que peut-on penser?

Martin Heidegger (1889-1976) obtint la reconnaissance internationale avec la parution d’Être et temps (Sein und Zeit), en 1927. Considéré comme un ouvrage majeur de la philosophie, ce livre ne fut pourtant à ses yeux qu’une étape dans sa pensée. Dans les années qui suivirent, notamment avec son Introduction à la métaphysique, il effectue un tournant. De ses sept grands traités concernant l’histoire de l’être, un seul a jusqu’ici été traduit en français(1). Son influence sur les philosophes — notamment français — de la seconde moitié du XXe siècle fut considérable, de Jean-Paul Sartre à Jacques Derrida, en passant par Emmanuel Levinas et François Merleau-Ponty.

Élu recteur de l’université de Fribourg-en-Brisgau en avril 1933, il adhère au parti nazi, le NSDAP, le 1er mai 1933. C’est une «grosse prise» pour le régime hitlérien: pouvoir compter dans ses rangs le philosophe allemand le plus en vue, internationalement reconnu, n’était pas anodin. Mais Heidegger démissionnera de son poste de recteur un an plus tard: s’il avait un temps espéré que le national-socialisme apporterait le renouvellement qu’il attendait, ses espoirs furent de courte durée. Il dira plus tard que son adhésion au parti nazi avait été «sa plus grosse bêtise». Il ne devint certes pas un «opposant» au régime et resta membre du parti jusqu’en 1945. Mais il se retint dès lors de lui apporter le moindre soutien. (Nous verrons plus loin à quel point il fut critique envers le régime nazi dans les Carnets noirs.) Dès 1946, son appartenance au parti nazi lui fut reprochée — alors qu’il ne tenta jamais de la cacher — et son œuvre commença à être contestée et dénigrée. Les soupçons d’antisémitisme étaient forts: ses compromissions avec le régime nazi, de son accession au pouvoir à sa chute, ne pouvaient que les alimenter. Pourtant, dans son œuvre intégrale publiée avant l’apparition des Carnets noirs, il n’y en a pas trace. Dans le Dictionnaire Martin Heidegger(2) publié en 2013, l’un des auteurs ira même jusqu’à écrire que «dans toute l’œuvre de Heidegger publiée à ce jour (84 volumes sur 102) pas une seule phrase antisémite.»

C’était sans compter sur les Cahiers noirs, ainsi nommés en raison de la couleur de leur couverture. Ce sont 34 cahiers (le premier a disparu) de format A4, d’une centaine de pages chacun, contenant des réflexions et notes de travail que rédigea Heidegger à partir de 1931, au moment où il se sait engagé dans le grand mouvement d’approfondissement qui a suivi la percée d’Être et temps, et sans doute jusqu’en 1970 (aucune date n’est mentionnée: il ne s’agit pas d’un journal). Lorsque, vers la fin de sa vie, il confia ses cahiers à Friedrich Wilhelm von Herrmann(3), il émit le souhait qu’ils fussent publiés intégralement, mais uniquement à la fin de l’édition intégrale. On peut se demander pourquoi Heidegger tenait tant à ce que les Cahiers noirs soient publiés, lui qui se méfiait — autant que Proust — de «l’illusion qui voudrait nous faire croire à la fécondité heuristique d’une approche “psychologisante” des œuvres», comme l’explique dans son avant-propos François Fédier, le traducteur du premier volume des Cahiers noirs, qui précise qu’il faut sans doute considérer ces Cahiers en rapport avec la déclaration dont Heidegger a voulu faire précéder toute l’édition intégrale, et qui est: «Des chemins, non des œuvres». Au terme de sa vie, Heidegger considérait donc que tout ce qu’il avait produit et réalisé entre 1912 et 1970 ne pouvait être considéré comme une œuvre, mais plutôt comme un chemin. Vu sous cet angle, la publication des Cahiers noirs se comprend aisément: elles font partie du chemin de sa pensée.

Son souhait ne fut pas totalement respecté, puisque les cahiers ont été publiés dans les volumes 94 à 98, sur les 102 que compte l’édition complète, et donc pas après la fin de la publication de l’œuvre intégrale, mais avant. C’est à partir de là que les passions se sont déchaînées. La première salve a été lancée par Peter Trawny, dès 2014. Ce philosophe allemand, spécialiste de Heidegger, n’est autre que l’éditeur en charge de l’édition des œuvres complètes aux Éditions Klostermann (Francfort-sur-le-Main). Dans Heidegger et l’antisémitisme. Sur les Cahiers noirs (publié en France aux Éditions du Seuil l’année-même de sa parution en allemand), il affirme que l’antisémitisme est fortement présent dans les Cahiers noirs, et que Heidegger l’intégrait bien à son projet d’histoire de l’être. La controverse était lancée: entre d’un côté les tenants d’un Heidegger antisémite, dont l’œuvre est de ce fait à rejeter intégralement et, de l’autre, les défenseurs de Heidegger, qui cherchent à minimiser un antisémitisme pourtant incontestable, dans une certaine mesure, il reste peu de place pour une approche moins «émotionnelle» et/ou «idéologique». C’est pourtant celle que nous voulons résolument adopter: Cannibale Lecteur à vocation à éclairer — même d’une faible et modeste lueur — mais certainement pas à diriger la pensée de ses lecteurs. Il ne s’agit donc ici ni de condamner, ni de disculper, mais d’essayer de comprendre en faisant autant que possible la part des choses.

Cela commence par une précision de langage. Ce sujet étant particulièrement délicat, il est préalablement indispensable de s’accorder tout d’abord sur les termes et le contexte. Qualifier Heidegger d’antisémite est impropre: antijudaïsme serait plus approprié. Pourquoi cette distinction? Parce que l’antisémitisme est racial. Or Heidegger exécrait le racisme biologique des nazis. Ce qu’il a exprimé relève davantage d’un antijudaïsme culturel (nous y reviendrons). «Contrajudaïsme» serait encore plus approprié, puisque Heidegger lui-même faisait souvent remarquer que «tout ce qui est anti- provient du même fondement essentiel que cela contre quoi il est anti-.»

Nous reviendrons la semaine prochaine sur Heidegger et les Cahiers noirs. Je terminerai cette semaine par un avant-goût de ce qu’ils contiennent, avec cet extrait de «Réflexions V», dans le premier volume des Cahiers noirs:

«Les grandes époques de l’histoire n’ont jamais connu de “culture” – encore moins s’y sont-elles consacrées. Elles se tenaient tacitement sous la nécessité de la création endurante. Qu’il y ait une “politique culturelle” – à supposer même que “la culture” puisse valoir comme critère d’une existence historiale — c’est l’in-dice de l’inculture. “Politique culturelle”, ultime cache-misère de la barbarie.»

Au moment où Heidegger rédigeait ces lignes, le ministre allemand chargé des «Affaires culturelles» n’était autre que… Joseph Goebbels !

NOTES
  1. Apports à la philosophie. De l’avenance, Gallimard, coll. «Bibliothèque de philosophie», 2013.

  2. Philippe Arjakovski, François Fédier, Hadrien France-Lanord (dir.), Le Dictionnaire Martin Heidegger, Éditions du Cerf, 2013.

  3. Professeur émérite à l’université de Fribourg, Friedrich Wilhelm von Hermann fut le dernier assistant personnel de Heidegger, qui a tenu à ce qu’il soit également le principal responsable scientifique de l’édition intégrale entreprise à partir de 1975 par les Éditions Klostermann.

  • Article de Pascal Vandenberghe paru dans la rubrique «Cannibale lecteur» de l’Antipresse n° 152 du 28/10/2018.