On n’a souvent retenu de Jean-Jacques Pauvert que son côté « sulfureux » : les multiples procès que lui valurent en particulier l’édition des œuvres complètes de Sade et Histoire d’O ont occulté ses autres activités éditoriales, qui furent nombreuses, diverses et souvent audacieuses. La biographie que lui consacre Chantal Aubry rétablit nombre de vérités et raconte l’histoire passionnante que vécut l’édition française au sortir de la Seconde Guerre mondiale et durant une trentaine d’années.

À quelques rares exceptions près(1), les innombrables livres de « mémoires » d’éditeurs qui foisonnèrent à partir des années 1970 sont à prendre avec des pincettes : réécriture de l’histoire, omission de faits gênants, règlements de compte, appropriation de hauts faits en réalité attribuables à d’autres, et j’en passe, empêchent de considérer ces autobiographies comme fiables. C’est sans doute une caractéristique intrinsèque à ce genre littéraire, certes, mais en l’espèce cela brouille la compréhension de l’édition de l’après-guerre, qui fut particulièrement riche et révéla plusieurs grands éditeurs : Éric Losfeld, Maurice Nadeau, Jérôme Lindon, François Maspero, Claude Tchou, Jean-Jacques Pauvert, pour n’en citer que quelques-uns.

La traversée du livre(2), le livre de mémoires de Jean-Jacques Pauvert, n’y fait pas exception. Il ne faut sans doute pas s’en étonner, venant d’un homme qui écrivit : « Il n’y a pas de mémoires, il n’y a pas de souvenirs, il n’y a que des romans. Il n’y a pas de biographies, il n’y a que des légendes. Même les correspondances ne sont pas sûres. Il y a tellement de théâtre dans les lettres les plus intimes.(3) » La biographie que lui consacre Chantal Aubry (voir note

3) est à ce titre particulièrement bienvenue pour nous éclairer, au-delà de la légende, sur cet homme, son parcours, et plus généralement le monde de l’édition des années 1945-2000.

Jean-Jacques Pauvert(4) est né le 8 avril 1926 à Paris dans une famille bourgeoise peu conventionnelle. Son grand-oncle par sa mère, André Salmon, est poète et critique d’art, et le jeune Jean-Jacques peut aisément piocher sans sa bibliothèque. C’est sans doute grâce à ce grand-oncle que Jean-Jacques, qui quitte l’école à 15 ans, entre comme « commis » à la librairie Gallimard du boulevard Raspail en 1942. Les auteurs Gallimard fréquentent régulièrement la librairie, sise à quelques minutes de la rue Sébastien-Bottin où trône le siège des Éditions Gallimard. Il y rencontre donc, entre autres, Camus, Sartre, Jean Paulhan(5), l’un des piliers de la maison, de quarante ans l’aîné de Pauvert, qui le prendra sous son aile. Il y rencontre aussi un drôle de visiteur, qui porte toujours avec lui une serviette, en réalité à double-fond pour y cacher les livres qu’il vole : c’est Jean Genet, avec qui Pauvert nouera une amitié et qu’il publiera quelques années plus tard.

Pauvert n’a pas vingt ans quand il se lance dans l’édition : son premier livre publié est Explication de l’Étranger, de Jean-Paul Sartre, en 1945. Sa maison d’édition s’appelle « Le Palimugre », son siège social est à Sceaux, dans le garage de ses parents. Le Palimugre, c’est ensuite le nom qu’il donnera à ses librairies, même si la maison d’édition s’appellera Jean-Jacques Pauvert dès 1948. Ses premiers livres – de courts textes en général -, sont publiés « hors commerce », ce qui se pratiquait encore beaucoup à l’époque : Henry de Montherlant, Marcel Aymé, Gustave Flaubert, Albert Camus, André Gide, furent notamment publiés sous la marque du Palimugre.

Si de nos jours baptiser de son propre nom sa maison d’édition peut paraître prétentieux et déplacé, c’était à l’époque un acte de courage : tous les éditeurs cités plus haut ont eu maille à partir avec la justice : certains pour des raisons politiques (notamment François Maspero), d’autres, comme Éric Losfeld ou Jean-Jacques Pauvert pour leurs publications licencieuses « troublant l’ordre moral ». Il n’est donc pas étonnant que Pauvert ait choisi de rebaptiser sa maison d’édition avant de se lancer dans son premier grand projet éditorial : éditer l’œuvre complète du marquis de Sade. Et pas uniquement dans des éditions imitées et réservées à quelques amateurs – qui pouvaient déjà se les procurer « sous le manteau » –, mais dans des éditions « grand public ». L’aventure commence en 1948 avec Histoire de Juliette. L’année suivante est promulguée la Loi sur les publications destinées à la jeunesse(6), qui prévoit un dispositif permettant d’interdire à la vente, à l’exposition et la publicité des ouvrages poursuivis. Mais c’est d’abord avec la publication clandestine, en 1951, de Histoire de l’œil de Georges Bataille que ses ennuis judiciaires commencent. Il poursuit pourtant sur la voie sadienne : entre 1952 et 1953, ce ne sont pas moins de cinq livres qu’il édite et publie(7), et les poursuites s’enchaînent dès 1952. Elles se solderont en janvier 1957 dans un premier temps par une condamnation en deux jugements à 120’000 et 80’000 francs d’amende pour l’édition des Œuvres complètes de Sade, avec saisie et destruction des livres. De quoi le ruiner définitivement et mettre fin à ses activités. Mais en mars 1958, la cour d’appel, si elle confirme le jugement de janvier 1957, sursoit au paiement des amendes et annule la saisie et la destruction des livres. Sauvé par le gong !

Entre-temps (1954), Pauvert publie son premier « best-seller » : Histoire d’O, dont la mystérieuse auteure, Pauline Réage (un pseudonyme) alimentera maintes suppositions sur sa véritable identité. Il s’agissait en fait de Dominique Aury(8), la secrétaire générale de la Nouvelle Revue Française et maîtresse de Jean Paulhan. Gallimard ayant refusé de publier Histoire d’O, Paulhan le « refila en douce » à Pauvert, qui le publia muni d’une préface de… Paulhan. Également poursuivi, cela va sans dire, Histoire d’O bénéficiera en 1959 d’une annulation de procédure.

Voilà, rapidement esquissé, le portrait du côté « sulfureux » de Jean-Jacques Pauvert, qui est celui que l’histoire a retenu et qui continue à lui coller à la peau. Nous aborderons dans notre prochaine chronique ses autres facettes et facéties, qui sont à mes yeux tout aussi, voire plus intéressantes.

NOTES
  1. Notamment François Maspero (1932-2015), dont l’intégrité et l’honnêteté étaient telles qu’on les retrouve dans Les abeilles & la guêpe, Le Seuil, 2002, coll. « Points », 2003.

  2. Viviane Hamy, 2004.

  3. Note personnelle, 4 mars 1975, archives BnF, NAF 28891, citée en épigraphe du livre de Chantal Aubry Pauvert l’irréductible. Une contre-histoire de l’édition, L’Échappée, 2018.

  4. Jean-Jacques fut son prénom d’usage, y compris dans sa famille, son « vrai » prénom étant Jean-Albert.

  5. Voir le Drone n° 4 du 4 février 2018.

  6. La Loi de 1949 visait précisément « le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse, ou à inspirer ou entretenir des préjugés ethniques. Ces publications ne doivent pas non plus comporter de publicité, d’annonce pour des publications de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse. » Il fallut attendre 2011 pour qu’elle soit modifiée.

  7. En 1952, en un volume : Les crimes de l’amour ; Idées sur les romans, Faxelange, Eugénie de Franval. Dorgeville : A Villeterque folliculaire, puis en 1953, quatre nouvelles œuvres : Dialogue entre un prêtre et un moribond, La nouvelle Justine ou les Malheurs de la vertu, La philosophie dans le boudoir et Les 120 journées de Sodome ou l’École et le libertinage (en trois volumes).

  8. Ce n’est qu’en 1994 qu’elle confirma officiellement être l’auteure d’Histoire d’O, dans un entretien qu’elle accorda au New Yorker, alors qu’elle approchait des quatre-vingt-dix ans.

  • Article de Pascal Vandenberghe paru dans la rubrique «Cannibale lecteur» de l’Antipresse n° 159 du 16/12/2018.

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