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Jean-Marc Bovy est notre «honorable correspondant» sur la question russe. Ces derniers mois, bon nombre de «Turbulences» sont parues avec sa discrète signature. Cet observateur de l’ombre se présente ici enfin.

Ma honte et mon défi: il y a vingt ans, en 1999, je comprends que j’ai été victime d’un lavage de cerveau qui m’a fait croire à la supériorité de l’Occident, à en oublier les valeurs sur lesquelles j’ai grandi. Pire, j’ai assisté passif à une opération de subversion au nom de la démocratie, qui a failli entraîner tout un pays — la Russie, devenue ma deuxième patrie — à sa perte. Il s’agit maintenant de me racheter devant ma propre conscience. Ma contribution fort modeste aux Turbulences de l’Antipresse témoigne de ce repentir.

Enfant de la Guerre froide, j’ai tâté des deux bords. Comme boursier de l’American Field Service, débarqué en 1964 au pied de la Statue de la Liberté, puis comme étudiant stagiaire de la Confédération en URSS, quelques années plus tard. Paradoxalement, je me suis laissé séduire durant mon séjour outre-Atlantique par l’optimisme primaire de l’«American Way of life», tout en restant convaincu de la supériorité culturelle du Vieux Continent. À l’opposé, prévenu contre la grossière propagande soviétique, j’avais tous les arguments pour y résister, mais je ne me doutais pas que dans la grisaille crépusculaire de la fin du régime communiste, j’allais tomber sous le charme de la Russie, de sa culture, de sa convivialité, avant d’y trouver âme sœur.

Ce qui suit est l’histoire d’un idiot utile qui n’aurait pas apprécié qu’on lui reproche de s’être mis au service de l’impérialisme yankee. Pendant mon séjour d’étudiant à l’Université Lomonossov et, par la suite, faisant la navette entre la Suisse et l’URSS pour le compte d’une compagnie internationale, j’ai fraternisé avec les milieux dissidents moscovites, qui se réunissaient clandestinement pour refaire le monde et déclamer leurs poèmes contestataires. Je suis devenu pour eux une lucarne sur le monde libre, le prophète de temps meilleurs et, en même temps, le passeur de leurs manuscrits destinés aux maisons d’édition occidentales.

En 1980, le KGB, qui ne me lâchait plus d’une semelle, me fait comprendre que j’étais devenu indésirable au pays des Soviets. Trop, c’était trop! Non content d’alimenter la dissidence moscovite, je poussais les Suisses à protester contre l’invasion de l’Afghanistan, en appelant au boycott des Jeux olympiques de Moscou, en faisant défiler des étudiants devant l’Ambassade d’URSS à Berne et en organisant un concert en l’honneur de Sakharov après son exil à Gorki.

Dix ans s’écoulent. Avec la perestroïka, arrive enfin le jour de la délivrance. Le Mur tombe, les portes de la prison des peuples s’ouvrent et souffle le vent de la liberté! Mais plutôt que la montée vers la Terre promise, commence une descente aux enfers où la mafia se partage le pouvoir avec les oligarques qui pillent le pays pour s’offrir des résidences à Londres et sur la Côte d’Azur. Lent suicide d’une population qui attend vainement son salaire ou sa retraite à la fin du mois et qui perd l’espoir, en même temps que ses économies mangées par une inflation débridée.

L’image d’une Russie vaincue et mise à genoux par les conseils des économistes ultralibéraux délégués par l’Oncle Sam a mis du temps à s’imposer dans l’esprit des Russes eux-mêmes. À l’heure actuelle encore, une majorité d’entre eux reste captive du miroir aux alouettes de la société de consommation importée d’Occident dans les années 90, en même temps que le modèle démocratique. Sur un autre plan toutefois, celui de la souveraineté et de la géopolitique, les signes se sont inversés. Le pays profond s’est ressaisi et a fait échouer les plans des stratèges étasuniens qui, après avoir facilité l’implosion de l’empire soviétique, voulaient passer à l’étape suivante et découper la Russie en plusieurs États, pour mieux la contrôler et mettre la main sur ses ressources naturelles.

En 1999, année de mon déclic, l’OTAN bombarde la Serbie pendant 78 jours sans l’aval du Conseil de Sécurité. Le premier jour des bombardements, le Premier ministre russe Primakov, apprenant la nouvelle au milieu de l’Atlantique alors qu’il vole vers Washington, donne l’ordre de faire demi-tour. Ainsi, avant l’arrivée de Poutine au pouvoir, la Russie a montré déjà qu’elle refusait de faire acte d’allégeance et de s’assujettir à la politique étrangère américaine, contrairement à l’ensemble des démocraties européennes.

La même année, Alexandre Zinoviev rentre en Russie après un long exil en Occident. L’auteur qui avait été chassé de son pays pour sa satire de la vie en URSS a perdu toute illusion sur les vertus du monde occidental et livre un diagnostic qui s’est vérifié: la tyrannie mondialiste a fait tandem avec le totalitarisme démocratique.

J.-M. Bovy/25.09.2019

  • A lire: l’entretien réalisé par Victor Loupan à Munich, en juin 1999, quelques jours avant le retour définitif d’Alexandre Zinoviev en Russie; extrait de La grande rupture, aux éditions l’Âge d’Homme.

  • Article de Jean-Marc Bovy paru dans la rubrique «Désinvité» de l’Antipresse n° 200 du 29/09/2019.