Enfermé sans jugement pendant quatre ans à la Bastille, libéré en 1788 suite à l’intervention du «protecteur» de sa femme, Pelleport mit à profit ce long séjour dans la célèbre prison pour écrire. Si l’on aurait pu s’attendre à ce que, à l’instar d’autres écrivains emprisonnés, il rédigeât le récit de son expérience de prisonnier comme victime des lettres de cachet, il n’en fit rien, préférant écrire un roman étonnant et détonant.

Mais avant de me lancer dans cette chronique, je dois d’abord battre ma coulpe: honte à moi! J’ai commis la semaine dernière une erreur monumentale, impardonnable, mais aussi inexplicable, en inventant un comte d’Anjou qui aurait été le frère de Louis XVI et l’amant de Marie-Antoinette, en lieu et place du comte d’Artois! Merci à l’abonné qui m’a signalé cette funeste erreur. Voilà le mal réparé. C’était à propos du libelle Amours de Charlot et Toinette, dont l’auteur n’était d’ailleurs nul autre que notre marquis de Pelleport, soit dit en passant.

C’est dans ses recherches sur Brissot, lui-même écrivain et libelliste – il apporta vraisemblablement sa collaboration à Pelleport pour rédiger Le Diable dans un bénitier –, qui deviendra durant la Révolution le chef de file des Girondins (et finira guillotiné en 1793), que Robert Darnton découvrit Pelleport et surtout le très rare roman Les bohémiens, que celui-ci rédigea durant sa captivité. Très rare, car publié en 1790 et n’ayant certainement eu aucun succès, les Français étant alors occupés à autre chose qu’à lire des romans! Ce qui fait qu’il n’en restait que six exemplaires disséminés de par le monde (et aucun à Paris) lorsque Darnton en découvrit l’existence. Fasciné par ce roman aux multiples qualités, Darnton convainquit en 2010 les Éditions du Mercure de France (filiale de Gallimard, son éditeur) de le publier dans la collection «Le temps retrouvé», muni d’une longue présentation de sa main qui permet de mieux connaître le sulfureux marquis et de reconstituer l’histoire de ce livre.

Anne-Gédéon Lafitte, marquis de Pelleport, était donc un fieffé coquin, un vaurien, mais un brillant écrivain. C’était un déclassé. Né en 1754 dans une famille noble mais peu riche, après une carrière malheureuse dans l’armée et une conduite qui amena ses parents à demander son incarcération, il finit par rejoindre la foultitude d’écrivaillons(1) miséreux qui pullulaient après avoir succombé à l’attrait du monde des lettres. Ils étaient en effet nombreux à être fascinés par le culte de l’écrivain, romancier ou philosophe, et quand, en 1778, Voltaire et Rousseau meurent au sommet de leur gloire, ils s’imaginent qu’il y a des places à prendre!

L’année qui suit la mort des deux illustres écrivains, Pelleport part sur leurs traces, en Suisse, espérant y trouver un emploi chez l’un ou l’autre des éditeurs qui les ont publiés. Il se rend à Genève, Yverdon, Neuchâtel, où il séduit la femme de chambre de l’épouse du protecteur de Rousseau, Pierre-Alexandre Du Peyrou. Pelleport se marie et le couple s’installe au Locle. Il devient précepteur chez un manufacturier et accessoirement donne deux enfants à sa femme. Petite famille qu’il abandonne rapidement. On le retrouve en 1783 à Londres, où il vit misérablement, entre petits boulots de journalisme, libelles et chantage.

Si la police française, qui a commencé ses recherches sur les libellistes de Londres, ne connaît pas l’existence de Pelleport, il va de lui-même se jeter dans la gueule du loup, en affirmant être entré «par hasard» en contact avec l’auteur de deux libelles particulièrement obscènes, et pouvoir négocier avec l’auteur – lui-même – leur retrait. Mais ses discussions avec le policier Receveur vont échouer: s’il est doué pour l’écriture, Pelleport ne l’est pas pour l’extorsion de fonds et le chantage, et le policier se doute très vite que Pelleport est lui-même l’auteur des libelles en question. À la suite de quoi Pelleport rédigera Le Diable dans un bénitier, qui va horrifier le ministre Vergennes: non seulement il révèle les missions secrètes de la police, mais il les tourne en dérision. Vergennes renonce cependant à faire enlever Pelleport en Angleterre, de crainte des réactions de l’opinion publique: «Un enlèvement clandestin dans un pays de liberté rendrait la publicité du fait impraticable chez nous et empêcherait l’effet salutaire de l’exemple qu’on se serait proposé.»

De son côté, Pelleport a décidé de créer un nouveau journal consacré aux affaires anglo-américaines, qui passionnent les Français, et qui sera imprimé à Boulogne-sur-Mer. Le voyage qu’il effectue sur place se transforme en embuscade, organisée par l’ambassadeur Adhémar et le policier Receveur, grâce à la trahison des «amis» londoniens de Pelleport. La police arrête ensuite Brissot, le 12 juillet 1784, le lendemain du jour où Pelleport est incarcéré à la Bastille. Si elle ne pratique pas la torture sur les écrivains, la police française a développé des techniques d’interrogatoire redoutables, avec des pressions, des confrontations entre prisonniers. Et Brissot va «charger» Pelleport. S’ils se sont trahis mutuellement, c’est Brissot qui s’en sort sans dommage, libéré dès le mois d’août. Les interrogatoires terminés, Pelleport croupira durant quatre ans à la Bastille et écrira Les bohémiens.

Il y utilise les mêmes recettes que dans les libelles: les noms sont facilement reconnaissables (Brissot y devient Bissot), les «énigmes» qu’il faut savoir déchiffrer forment les clés du récit. Si la bohème n’avait alors pas encore la connotation qu’on lui connut à partir du milieu du XIXe siècle, avec Les scènes de la vie de Bohème d’Henri Murger, elle désignait déjà les vagabonds vivant d’expédients et les hommes de lettres en marge de la société. L’antihéros Bissot vient d’acheter son diplôme de droit, mais préfère devenir écrivain. Il part sur les routes et rencontre une troupe de pseudo-philosophes – tous des personnages qu’a côtoyés Pelleport, et qu’il renomme pour l’occasion. Les grandes déclamations philosophiques emphatiques, qui sont des satires et des parodies de celles prononcées par les personnages réels qu’il maquille sous des noms reconnaissables, alternent avec les scènes de sexe débridé. Très inspiré par Laurence Sterne, dont le Tristram Shandy (2) est alors célèbre, Pelleport excelle dans les digressions qui égarent le lecteur. Il change de direction, revient à l’action, repart dans une digression, se permettant d’insérer une digression dans la digression. Pelleport se met lui-même en scène dans la seconde partie de l’ouvrage, racontant son histoire de «pèlerin» à la troupe réunie et les malheurs qui furent les siens. Drôlissime! L’ouvrage se termine par un éloge de l’âne qui porte des bagages de la troupe, et dont une jeune villageoise vante les prouesses sexuelles.

Les bohémiens est un ouvrage libertin, où la philosophie sardonique traverse une dizaine d’écoles, où la bestialité succède à la philosophie avec une maîtrise et une dextérité incomparables. On peut aussi y lire une critique de l’asservissement féminin: les femmes sont objets du désir masculin, certes, mais faites pour prendre et se servir en hommes, à l’instar de l’insatiable Voragine, l’un des personnages du roman. Pelleport dépasse ici Sade dans l’art littéraire, et dans la bibliothèque des amateurs de littérature philosophico-libertine du XVIIIe siècle, Les bohémiens devrait indéniablement occuper une place de choix.

NOTES
  1. D’après Robert Darnton, on dénombre environ 3’000 auteurs en France en 1780, soit deux fois plus qu’en 1750!

  2. Voir «Laurence Sterne, le Rabelais anglais», Le Drone n° 20 du 27 mai 2018.

  • Article de Pascal Vandenberghe paru dans la rubrique «Cannibale lecteur» de l’Antipresse n° 167 du 10/02/2019.

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