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«Venez en paix, repartez en pièces» (Come in peace, leave in pieces) est la nouvelle devise attribuée par le village global aux institutions d’Arabie saoudite suite à la boucherie dont a été victime l’opposant Jamal Khashoggi à Istanbul. Le crime est si effronté, si ahurissant, qu’on ne peut s’empêcher de rire. Mais que nous dit-il sur eux? Et sur nous?

J’ai moi-même traité l’affaire sur le mode satirique. «Je ne dis pas que ce n’est pas injuste, je dis que ça soulage», pour citer une fois de plus les Tontons flingueurs. Car si l’on regarde l’événement en face, seule l’envie de rire nous sépare du cri d’horreur. Et les détails qui émergent ne font qu’accentuer l’irréalité «cinématographique» de cette scène gore jouée dans une représentation diplomatique et sous les yeux du consul.

En l’occurrence, les bourreaux ont eux-mêmes été piégés, semble-t-il, par la montre connectée de leur victime, qui a enregistré tous les détails de son supplice. Ou bien pas. Peut-être n’en avaient-ils rien à faire. Peut-être même voulaient-ils que ce sacrifice humain soit diffusé en live dans le monde entier. Car il n’y a pas que le son. On peut trouver sur les réseaux sociaux une photographie particulièrement graphique montrant, posés sur le carrelage, la tête de Khashoggi dépouillée de sa peau… et devant elle son masque facial, étalé bien proprement à plat. A première vue, on croit voir une méduse ou un poulpe qu’on vient de pêcher, puis l’on reconnaît dans cette masse gélatineuse les traits et la moustache du journaliste.

Le carnage comme message

D’aucuns crient au montage — mais sans trop de conviction. Cette mise en scène minutieuse rappelle trop (mais en plus macabre si c’était possible) les exécutions filmées de Daech. C’est la même «patte», le même esprit, même si le message et ses destinataires sont différents. Daech étale son horreur pour intimider les infidèles et recruter du sang neuf au sein même du camp ennemi (car épouvante, fascination et adhésion, on le sait, sont parfois les étapes d’un même processus). Mais à qui s’adresse le visage écorché de l’éminent Khashoggi (parce que le supplicié n’est pas n’importe qui 1)? On peut penser, bien évidemment, qu’il s’agit de la preuve documentaire du «boulot bien accompli», destinée à son commanditaire. La présentation (de préférence esthétiquement arrangée comme un plat de nouvelle cuisine) de la tête coupée de l’ennemi est un sujet courant de la peinture historique depuis au moins la décollation de saint Jean Baptiste. Nous ne faisons que retrouver là des pratiques vieilles comme le monde que le progrès de l’interconnexion n’a pas éliminées. Bien au contraire: il les valorise en leur donnant un impact mondial.

La présentation de Khashoggi — de même que tout le rituel de dépeçage qui y a conduit, sans oublier les morceaux de corps éparpillés dans l’enceinte du consulat — est évidemment aussi un message interne adressé à tous ceux, du commandant de la garde prétorienne au bloggueur adolescent — qui auraient l’idée de contester le pouvoir du jeune prince, lequel semble traverser de sérieuses turbulences. Communication sommaire, mais diablement efficace. Riyadh n’a de toute évidence pas besoin de conseils en relations publiques. Mais Riyadh, de toute évidence, a des procédés éloquents qu’il pourrait être crucial de comprendre.

Ces sévices qu’on se refuse à voir

Ceci nous amène à adopter une lecture froide du carnage d’Istanboul, entre ces deux émotions extrêmes qui en fin de compte s’annulent, le rire et l’horreur. Pour cela, il faut commencer par ne pas se voiler la face devant la réalité de coutumes que nous nous obstinons à ignorer ou à qualifier de marginales, alors qu’elles sont consubstantielles à la civilisation dont l’Arabie saoudite est à la fois le noyau historique et le plus puissant propagateur.

Cette réflexion froide est particulièrement difficile à mener en France, où la cheffe d’un parti politique a été déférée aux psychiatres pour avoir publié les images des sévices de Daech. Elle devient de plus en plus périlleuse dans une Europe occidentale où le déni de réalité tient lieu de doctrine officielle. Et cela ne date pas d’hier.

Au temps de la guerre de Bosnie, bien avant les réseaux sociaux, circulaient des photographies de moudjahidines se faisant fièrement photographier avec des têtes coupées de Serbes2. On voit la même exhibition chez des membres de l’UÇK albanaise arborant d’ailleurs l’ancien treilllis «feuille morte» récupéré (comment?) auprès de l’armée suisse.

Ces trophées manifestement coutumiers ne sont jamais parvenus jusqu’aux yeux du public européen et n’ont suscité aucune réflexion chez les responsables politiques et médiatiques. Plus récemment, le grand journaliste d’investigation Pierre Péan publiait dans son livre sur le Kosovo des témoignages sur le prélèvement de coeurs à vif sur des prisonniers vivants et sans aucune anesthésie. Son enquête faisait suite à celle du sénateur suisse Dick Marty sur le trafic d’organes au Kosovo, qui n’a pas valu à son auteur le prix Nobel, ni même la gloire dans son pays si fier de sa Croix-Rouge et de ses traditions humanitaires, mais uniquement des menaces et des ennuis. Face à la révélation de ces pratiques d’une cruauté sidérante, la réaction des officiels occidentaux peut se résumer au ricanement dément de l’humanitapparatchik Kouchner.

Quoi qu’il en soit, le sacrifice rituel de Jamal Khashoggi est un châtiment et un message ordinaire dans une culture primitive célébrant la domination masculine, les chevaux de haute race et les lames effilées. Ceci n’est pas une condamnation, c’est un constat. On peut voir des milliers de vidéos sur l’internet montrant des lapidations ou des décapitations applaudies par des foules d’hommes ravis et infantilisés, pareils à des gosses qui arrachent leurs pattes aux grenouilles. Nous n’avons pas à en juger: les exécutions publiques étaient encore un spectacle populaire dans l’Europe du XIXe siècle et nul n’a surpassé l’inventivité européenne en matière d’appareils de torture. Mais nous nous sommes détachés de cet univers-là et nous devons aujourd’hui nous en protéger, car il nous cerne et de plus en plus étroitement.

La carte de l’obscurantisme

Le prince Mohamed ben Salmane est aujourd’hui le principal protecteur de cette culture de la violence et du sacrifice. Cela ne l’empêche pas par ailleurs d’être un mécène, un stratège du soft power culturel — motif de son achat retentissant du Salvador Mundi de Léonard à 450 millions de dollars — et un investisseur peut-être visionnaire dans les nouvelles technologies. Il est fort possible du reste que, pour ce qui le concerne, MBS ne croie ni à Mahomet ni au Coran avec ses commandements absurdes, ni aux flagellations publiques, ni à Allah ni à Sheytan. Mais il est l’héritier et l’une des têtes d’un système politique et juridique fondé sur ces us et coutumes et qui tient en parfaite soumission des centaines de millions d’humains frustes et affamés.

C’est pourquoi il ne peut être que ce qu’il est malgré sa casaque de «réformateur». On a noté avec humour que tous les souverains d’Arabie depuis 70 ans ont été qualifiés de «réformateurs» et de «progressistes» par le New York Times, le Coran de la presse occidentale. Preuve que l’obscurantisme sanglant de ces chefs tribaux a toujours représenté un problème pour l’impérialisme anglo-saxon qui les a tirés de leurs tentes pour les introniser sur un nuage de pétrodollars.

Dans ce jeu de dupes initié par Roosevelt en 1945, il n’est pas sûr que l’Occident ait tiré la meilleure carte, malgré les profits faramineux et le développement industriel qu’a permis l’or noir des bédouins. Les Anglo-Saxons, aveuglés à la fois par leur soif de gain et leur morgue protestante, n’ont jamais pris la peine de comprendre leurs nouveaux partenaires. J’ai déjà cité la description saisissante faite par l’historien (et agent secret britannique) Amaury de Riencourt d’une des premières visites des pétroliers U. S. au palais du légendaire Ibn Saoud, dans une Riyadh encore ville sainte et fermée. Il vaut la peine de relire ce moment aussi crucial que le premier pas de l’homme sur la Lune.

«S’étant raclé la gorge, l’un des Américains demanda : “Majesté, j’ai entendu dire que vous aimiez les femmes.” Je risquai un bref regard du côté de l’interprète, qui semblait profondément embarrassé et qui bredouilla n’importe quoi en arabe. L’autre Américain, sentant que le message n’avait pas passé, reformula la question. Face à tant de détermination, l’interprète se résolut, au moins, à résumer la teneur des questions. Le visage du roi se pétrifia. Il n’eut plus aucun échange avec les Américains jusqu’à la fin du dîner.»3

Bel augure pour la suite de l’idylle islaméricaine…

Les Anglo-Saxons ont cru pouvoir utiliser ces «nègres des sables» (sand niggers, ainsi qu’ils appelaient les Arabes) comme des chefs indiens en les achetant avec de l’or. Ils ont cru que la corruption les maintiendrait dans l’ignorance et l’ignorance dans la dépendance. Sur ce calcul, ils ont fondé toute leur stratégie islamique: favoriser les courants les plus réactionnaires et étouffer dans l’oeuf toute tentative d’emancipation, incarnée dans le monde arabe par le socialisme à base nationale du parti Baas.

Avec l’effondrement, en 1989, de l’URSS, protectrice du laïcisme arabo-musulman, ces peuples ont été soudain livrés contre le cours de leur histoire et de la civilisation globale à un fondamentalisme religieux qu’ils croyaient — tout comme nous — relégué aux oubliettes. Qu’on se rappelle le franc rire de Nasser et de tout son parlement (en 1953) face à la proposition des Frères musulmans de restaurer le voile! Mais les Nasser, les Mossadegh, les Pahlavi, les Saddam, les Kadhafi, en affirmant la souveraineté de leurs nations et la maturité civique de leurs citoyens, ont tous entravé, à un moment ou à un autre, les intérêts de l’empire occidental (après les avoir servis). L’Occident s’est donc dépêché, sitôt qu’il a pu, de les remplacer par des barbus à robe et de remettre la cagoule de soumission sur la tête de leurs femmes médecins, photo-modèles ou avocates. Où irait-on si ce monde-là se mettait en tête de nous concurrencer sur notre propre terrain?

La soumission, prix de la cupidité

On se demande aujourd’hui qui a acheté qui. L’ensemble de l’Occident est devenu dépendant de l’argent qu’il a permis aux bédouins d’amasser, tel un trafiquant de drogue intoxiqué par sa propre camelote. Avec cet argent, les bédouins n’ont pas fait qu’acheter des Rolls plaquées or — toute la production automobile britannique n’y eût pas suffi —, ils ont aussi acheté des journaux (et donc des journalistes), des agences de presse, des hommes politiques, des technologies, des compagnies aériennes, du savoir-faire. Les métropoles émiraties qui ont jailli des sables du désert sont mieux équipées que les capitales d’Europe pour les cataclysmes climatiques à venir. L’argent bédouin irrigue désormais le système vasculaire de l’Occident. Il est impossible de l’en retirer sans tuer l’organisme4. Aussi l’Occident observe passivement les progrès de la régression islamique dans ses villes comme on regarde noircir les chairs pourries par la gangrène sans savoir où amputer.

Londres, où les bobbies se promenaient sans armes il y a une génération encore, a dépassé en 2018 New York par le nombre de meurtres. C’est aussi, de loin, la capitale mondiale des défigurations à l’acide en dehors des zones (indo-islamiques) où cette forme de châtiment est coutumière5. En attendant, Londres n’ira jamais demander des comptes à ceux qui «radicalisent» ses banlieues, pas plus que ne le fera Paris. Les uns comme les autres ont cru que l’argent représentait le but suprême chez les bédouins comme il l’était chez eux. En projetant sur les autres leurs propres «valeurs», ils ont commis une erreur historique qu’ils paieront de leur propre disparition. Pour les héritiers d’Ibn Saoud, l’argent s’avère avant tout l’outil de leur vengeance.

Quant à MBS, il peut bien s’acheter le tableau le plus cher du monde — un symbole de la suprématie chrétienne dans le monde, de surcroît — ou dépecer ses opposants «façon puzzle» en plein cœur des capitales étrangères. Il peut tout. Il peut même, dégoûté par la cupidité et la servilité des Occidentaux, renverser totalement ses alliances. Les bédouins n’ont aucun respect pour les faibles. On avertit dans son entourage qu’il pourrait lorgner du côté de l’Iran et de la Russie. C’est sans doute pourquoi les Occidentaux font mine de s’alarmer au sujet du dépeçage de Khashoggi. Sans cesser pour autant les livraisons d’armes qui achèveront de dépecer les civils du Yémen.

  • Article de Slobodan Despot paru dans la rubrique «Le Bruit du Temps» de l’Antipresse n° 152 du 28/10/2018.

  1. «Jamal Khashoggi était le neveu de l’illustre trafiquant d’armes saoudien Adnan Khashoggi, connu pour son rôle dans le scandale Iran-Contra, et dont la fortune au début des années 80 était estimée à 4 milliards de dollars.» (Wikipedia

  2. Le plus connu d’entre eux a été identifié (est-ce une surprise?) comme un citoyen français, Christophe Caze, du gang de Roubaix. 

  3. Amaury de Riencourt, A Child of the Century, Honeyglen, 1996, pp. 137-138. 

  4. D’où la colère infantile de M. Macron lorsqu’on lui demande son avis sur la proposition de Mme Merkel de geler les livraisons d’armes à l’Arabie. Il aurait pu répondre qu’il est plus facile de geler les 400’000 euros d’affaires allemandes que les milliards qui font vivre l’industrie française… Mais un tel accès de franchise est actuellement impensable dans le discours politique français. 

  5. D’avisés sociologues nous expliqueront sans doute, en escamotant les données ethniques, que c’est une conséquence de l’influence des jeux vidéo violents sur la jeunesse britannique.