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…C’est pourquoi ces gens pathétiques qui simplement «veulent se faire des amis» ne peuvent jamais s’en faire. La condition même pour se faire des amis, c’est que nous désirions autre chose que simplement avoir des amis. Là où, à la question «Voyez-vous la même vérité?» l’on répondrait «Je ne vois rien et je ne me soucie pas de la vérité; je ne veux qu’un ami», aucune amitié ne peut naître – bien que l’Affection, bien sûr, puisse exister. Cela n’aurait rien à voir avec l’amitié; or l’amitié doit avoir un objet d’intérêt commun, ne serait-ce que la passion des dominos ou des souris blanches. Ceux qui n’ont rien ne peuvent rien partager; ceux qui ne vont nulle part n’ont pas de compagnons de route.

Quand les deux personnes qui se découvrent ainsi cheminant sur la même route secrète sont de sexe différent, l’amitié qui naît entre elles se transformera très facilement — peut-être dans la demi-heure qui suit — en amour érotique. En effet, à moins qu’ils ne se répugnent physiquement ou que l’un ou l’autre ou les deux n’aiment déjà ailleurs, il est presque certain que cela arrivera tôt ou tard. Et inversement, l’amour érotique peut conduire à l’amitié entre les amoureux. Mais ceci, loin d’effacer la distinction entre les deux amours, la met mieux en lumière. Si celui qui a d’abord été, au sens profond et plein du terme, votre ami, devient peu à peu ou brusquement votre amant, vous ne voudrez certainement pas partager l’amour érotique de l’être aimé avec des tiers. Mais vous n’aurez aucune jalousie à partager l’amitié. Rien n’enrichit davantage un amour érotique que de découvrir que l’être aimé peut entrer profondément, réellement et spontanément en amitié avec les amis que vous aviez déjà; sentir qu’en plus d’être unis par l’amour érotique nous faisons partie de ces trois, quatre ou cinq voyageurs liés par la même quête, porteurs d’une vision commune.

La coexistence de l’amitié et de l’éros peut aussi aider certains modernes à comprendre que l’amitié est en réalité un amour, et même un amour aussi grand que l’éros.

C. S. Lewis, The Four Loves (Les quatre amours, traduction SD)