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Cité récemment par Eric Werner dans «Déraison d’État» (Antipresse 194), l’ouvrage de Maxime Chaix La guerre de l’ombre en Syrie (sous-titre: CIA, pétrodollars et djihad, éditions Erick Bonnier) suscite des commentaires admiratifs pour son travail d’investigation. Il réfute pourtant de fond en comble la narration du conflit syrien par l’ensemble des médias de grand chemin occidentaux. Nous avons voulu en savoir davantage sur la motivation et la méthode de son travail.

Timber Sycamore: opérations clandestines contre opérations secrètes

Votre livre se fonde sur des sources relativement accessibles. Il faut aller les chercher, mais ce n’est pas en soi insurmontable. Dès lors, comment se fait-il que les journalistes occidentaux, dans leur immense majorité, les ignorent, faisant comme si elles n’existaient pas?

Dans mon livre, j’ai certes pris la peine d’inclure une abondance d’articles, de rapports et d’interviews publiquement accessibles afin d’appuyer mes arguments; mais j’ai aussi interrogé un certain nombre de sources étroitement liées aux milieux de la Défense et du Renseignement français et américains. Cela dit, comme je le souligne dans mon livre, le caractère clandestin de l’opération Timber Sycamore a indéniablement complexifié sa couverture médiatique. En effet, à la différence des opérations secrètes, qui sont revendiquables par les États qui les planifient, les opérations clandestines sont conçues de manière à ce que leurs commanditaires ne puissent pas être officiellement rattachés à ces campagnes. Il est donc indispensable d’éviter les fuites dans la presse, ou de tromper l’opinion et les journalistes lorsque ces opérations sont éventées. Dans ce cas de figure, l’on utilise l’arme de la communication, sur le champ de bataille de la guerre psychologique. La sémantique joue alors un rôle primordial.

Dans cette opération de changement de régime, l’«Armée Syrienne Libre» (ASL) et les «rebelles modérés» furent les principaux alibis employés par les États occidentaux afin de créer le mythe d’une opposition démocrate et fréquentable. Or, dès les premiers stades de ce conflit, l’ASL a fait office de vecteur de fonds, d’armes et de munitions vers al-Qaida et les autres groupes djihadistes massivement financés par les pays du Golfe, qui étaient plus aguerris donc plus efficaces. D’autre part, l’ASL fut employée comme un élément de langage qui, à l’instar de la notion controversée de «rebelles modérés», permettait aux États occidentaux de légitimer leurs ingérences en Syrie en faisant croire à l’opinion publique qu’ils fournissaient un soutien uniquement «non létal» à une opposition présentée comme démocratique — du moins entre 2011 et 2014.

Au contraire, comme je l’ai documenté dans mon livre, ce soutien fut létal dès le lancement de l’opération de la CIA à l’automne 2011, lorsque cette dernière opéra via le MI6 britannique pour dissimuler au Congrès le fait qu’elle livrait des armes à la rébellion anti-Assad. Rappelons alors que, dès l’année 2012, l’ASL soutenue par les Occidentaux a combattu main dans la main avec le futur Daech, et ce jusqu’à l’hiver 2013-2014. Dès lors, cette même ASL s’est liguée avec le Front al-Nosra — réputé être la branche d’al-Qaida en Syrie —, pour combattre à la fois Daech et Damas. Il faut bien comprendre que les factions de l’ASL et les groupes djihadistes avaient pour ennemi commun Bachar el-Assad, et qu’une relation d’interdépendance s’est rapidement établie entre ces différentes milices. En d’autres termes, les factions islamistes se fournissaient en armes et en munitions auprès de l’ASL, soit en lui confisquant ces ressources, soit en les achetant. Parallèlement, les groupes djihadistes constituaient pour l’ASL une plus-value décisive sur le terrain, du fait de leur grande aptitude au combat et de leur utilisation fréquente de kamikazes pour déstabiliser les lignes ennemies.

Comme je le souligne dans mon livre, dès l’automne 2012, les services de renseignement français et américains faisaient remonter à leurs directions politiques respectives le fait que les groupes djihadistes jouaient un rôle central dans l’opposition armée anti-Assad. Les relations fusionnelles entre l’ASL et de nombreuses factions islamistes tendent à expliquer pourquoi l’Allemagne s’opposa à la levée de l’embargo de l’Union européenne sur les exportations d’armes vers la Syrie au printemps 2013; peu après, Berlin changea d’avis sous la pression de Londres et de Paris, mais refusa de participer aux livraisons d’armes en faveur des mercenaires anti-Assad. Soulignons qu’à cette époque, la position officielle de Paris, Londres et Washington consistait à déclarer qu’ils n’armaient pas cette rébellion, alors que les transferts d’armements de la CIA et du MI6 avaient démarré dès l’automne 2011. Finalement, ces livraisons d’armes ne furent explicitement admises qu’à l’été 2014 par Washington et Paris. Au vu de la communication trompeuse des puissances occidentales, qui s’explique par le caractère clandestin de leur opération, il est donc difficile de déterminer quelle est la part d’incompétence et la part de malveillance dans le traitement médiatique de cette guerre secrète.

Globalement, estimez-vous que ce traitement médiatique s’explique plutôt par la simple ignorance des journalistes, ou par une mauvaise foi caractérisée qui les aurait conduits à occulter sciemment la vérité ?

Je pense — peut-être naïvement —, que de nombreux journalistes et experts occidentaux se sont laissés aveugler par la communication trompeuse de leurs gouvernements respectifs, donc par la notion discutable de «rebelles modérés» et par le mythe de l’aide uniquement «non létale». En outre, sachant que Bachar el-Assad était désigné par nos dirigeants comme l’unique responsable de cette guerre et des souffrances du peuple syrien, il en a résulté dans les médias une ligne majoritairement hostile envers Damas mais clémente envers l’ASL, quitte à ignorer ou à relativiser ses liens étroits avec de puissants groupes djihadistes sur le terrain — y compris avec le futur Daech jusqu’à l’hiver 2013-2014. À en croire nombre d’éditorialistes, de politiciens et de journalistes, la chute d’Assad aurait permis d’instaurer la démocratie au Levant. Cette même illusion collective a justifié la couverture médiatique tout aussi orwellienne de la désastreuse intervention de l’OTAN en Libye.

En résumé, le conformisme, la pensée unique et le besoin de se rassurer avec une grille de lecture manichéenne tendent à expliquer ce spectaculaire échec dans le traitement médiatique du conflit syrien — un phénomène aggravé par la vaste guerre de l’information menée par les puissances occidentales afin de dissimuler leur soutien au djihad en Syrie, et de légitimer leur projet de renversement de Bachar el-Assad. Évidemment, les méthodes brutales employées par les forces syriennes tout au long de cette guerre n’ont pas plaidé en leur faveur, à l’instar du soutien militaire dont elles ont bénéficié de la part de la Russie, mais aussi de l’Iran et du Hezbollah libanais, les ennemis héréditaires des États-Unis, de l’Arabie saoudite et d’Israël. Rappelons également que, suite à l’attaque chimique de la Ghouta en août 2013, Assad fut accusé d’avoir commis ce crime avant toute enquête de terrain sur les responsabilités du massacre. Dès lors, il fut encore plus difficile de nuancer la propagande des États qui souhaitaient sa chute, d’autant plus qu’une grande partie de la presse occidentale soutenait l’option du changement de régime — que ce soit par incompétence, conformisme ou malveillance.

En parallèle, l’on a pu constater une quasi-omerta sur l’opération Timber Sycamore, en particulier dans les médias francophones. Hélas, ce phénomène a persisté jusqu’à aujourd’hui. En effet, alors que l’armée syrienne et ses alliés russes tentent de reconquérir la province d’Idlib — qui concentre des dizaines de milliers de combattants liés ou affiliés à Al-Qaida —, une écrasante majorité d’experts et de journalistes occidentaux oublient de nous rappeler que ces djihadistes avaient initialement conquis cette région au premier trimestre 2015 grâce à l’aide décisive de la CIA et de ses partenaires; ils omettent également le fait qu’un certain nombre de ces groupes extrémistes étaient initialement considérés par l’Occident et leurs alliés moyen-orientaux comme moyens de pression contre Assad, avant que ces factions ne perdent le contrôle des zones qu’elles tenaient et qu’elles soient donc évacuées vers la province d’Idlib en vertu des accords qu’elles avaient passés avec les Russes. L’on peut dès lors souligner la mauvaise foi caractérisée de nombreuses rédactions, une notion que je distingue de celle des journalistes. En effet, ces derniers sont soumis aux choix éditoriaux de leurs hiérarchies respectives qui, en ce qui concerne la France, perçoivent d’importantes subventions de la part de l’État, quand elles ne sont pas étroitement liées aux dirigeants politiques. De ce fait, plusieurs journalistes francophones m’ont informé qu’ils avaient lu et apprécié mon livre, mais qu’ils n’avaient pu en parler dans leurs médias respectifs face au refus de leur rédaction.

Dans un tel contexte, il fut extrêmement difficile de remettre en question le discours dominant sur ce conflit, qui occultait le fait que les puissances occidentales aidaient en Syrie la même mouvance islamiste accusée d’être à l’origine des attentats du 11-Septembre. Par conséquent, cette vaste guerre de changement de régime coordonnée par la CIA et une quinzaine d’alliés fut généralement passée sous silence au profit d’un narratif centré sur la diabolisation systématique de Bachar el-Assad et de ses soutiens. Pourtant, lorsque l’on observe les catastrophes humanitaires engendrées par les récentes opérations des puissances occidentales à Raqqa, à Mossoul ou au Yémen, le moralisme à géométrie variable de nombreux gouvernements et rédactions dans les pays de l’OTAN est pour le moins paradoxal — pour ne pas dire révoltant. Certes, Bachar el-Assad et ses alliés ne sont évidemment pas des anges, et je rappelle dès le début de mon livre qu’ils ont commis de nombreux crimes. Néanmoins, il est illusoire de penser que les puissances occidentales soient gouvernées par des humanistes qui se soucieraient du bien-être des populations qu’elles prétendent sauver tout en leur imposant des embargos, des milices extrémistes et/ou des bombardements massifs. En réalité, dans le monde de l’après-guerre froide, tous les coups sont permis sur l’échiquier géopolitique global, et les gouvernements désignés comme nos ennemis par nos dirigeants n’ont pas le monopole de la brutalité, du cynisme et de la barbarie.