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Quel sens, pour moi, cela a-t-il d’écrire dans l’Antipresse? Il m’est souvent arrivé dans la vie de me dire: mais qu’est-ce que tu fais là? Tu n’es pas à ta place: qu’est-ce que tu attends pour te tirer? Etc. C’est une petite voix intérieure qui me le disait. Je l’écoutais ou non, mais très souvent, quand même, je l’écoutais, car je sentais bien qu’elle avait raison. Et donc je me tirais! Là, en revanche, pas de petite voix. Je me sens à la bonne place, au bon endroit.

Je parle ici de choses assez courantes. Rares, il faut le dire, sont les personnes qui se trouvent d’emblée à leur place. D’emblée, non. Parfois cela arrive, mais c’est exceptionnel. En règle générale, de longues années s’écoulent avant qu’on ne trouve réellement sa place. Certains passent même leur vie entière à la chercher. C’est l’objet d’une quête indéfinie. Ils la cherchent, et parfois la trouvent. Ou ne la trouvent pas. Personnellement je pense aujourd’hui l’avoir trouvée (entre autres, en écrivant dans l’Antipresse!). Mais cela n’a pas été sans mal. Pendant très longtemps, j’ai eu le sentiment de n’être pas à ma place (au propre comme au figuré). D’où un malaise lancinant qui m’a accompagné des décennies durant. Je dis tout cela pour éclairer le précédent paragraphe.

Quel sens, pour moi, cela a-t-il d’écrire dans l’Antipresse? Je pourrais aussi dire que c’est ce qui me permet aujourd’hui d’exister publiquement. Je ne suis pas moi-même un personnage public. Je n’aime guère faire des conférences ou participer à des colloques. Je ne le fais d’ailleurs pas. Je trouve cela artificiel. Ce qu’on a à dire, si réellement on a à le dire, on le dit par écrit. C’est ce que j’ai toujours pensé, et je continue aujourd’hui encore à le penser. Je n’ai aucun goût non plus pour le débat public. On ne me verra donc jamais sur une estrade. Mais je ne saurais en même temps me passer d’un minimum d’accès à l’espace public. Je pourrais être tenté de le faire, ce serait ainsi suivre les conseils des sages de l’Antiquité. Pour vivre heureux vivons cachés. Sauf qu’en tant qu’auteur et écrivain (ce qui est mon cas), on a besoin d’un minimum de visibilité. Ce minimum m’est aujourd’hui garanti par l’Antipresse. On imagine mal ce que peut être le verrouillage de l’espace public en Suisse romande. Il n’y a ni à en rire, ni à en pleurer, juste à le constater. C’est une seconde réponse.

Je ne lis plus guère aujourd’hui les journaux. Quand je veux m’informer, je lis un livre, c’est beaucoup plus utile. Pour autant je ne méprise pas les médias. On pourrait le penser, mais ce n’est pas le cas. A une ou deux exceptions près, j’ai toujours eu d’ailleurs de bons contacts avec les journalistes. Il s’en est même fallu de très peu que j’en devienne un moi-même. Cela ne s’est pas fait, mais aurait très bien pu se faire. Vers 8-9 ans déjà, j’avais créé mon propre journal! Je ne compte pas le nombre de journaux auxquels j’ai collaboré par la suite. J’ai été à un moment donné stagiaire à La Suisse, le journal aujourd’hui disparu de Marc Chenevière et de Claude Richoz. De Raoul Riesen aussi (Le Furet). Je ne dirais pas que ces gens m’ont marqué, mais j’ai toujours été admiratif de ce qu’ils faisaient, car ils le faisaient bien. C’étaient des gens de grande qualité.

J’écris aujourd’hui dans l’Antipresse: renouant ainsi, d’une certaine manière, avec mon passé d’apprenti-journaliste. Et en même temps je fais autre chose. Je donne mon avis sur le monde comme il va. Ce n’est pas exactement le même travail. Mais il le présuppose. La presse, on le sait, est aujourd’hui étroitement contrôlée. Les journalistes ne disent que ce qu’ils ont le droit de dire: cela même et rien d’autre. Je ne crois donc pas trop à la liberté de la presse. Ni bien sûr non plus à son objectivité. Sauf que l’Antipresse nous montre en même temps ce que pourrait être la liberté de la presse. Comme peut-être aussi son objectivité. Vous croyez que ces choses n’existent pas? Eh bien vous vous trompez: la preuve. C’est pour cette raison aussi que j’écris dans l’Antipresse. C’est ma contribution, modeste, à la résistance à l’État total.

  • Article de Eric Werner paru dans la rubrique «Enfumages» de l’Antipresse n° 200 du 29/09/2019.