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Les manifestations qui durent depuis un mois à Hong Kong (voir Antipresse 185), prennent une tournure violente et nihiliste qui rebute la majorité des citoyens, si bien que les faussaires de l’information viennent à la rescousse pour prolonger leur durée de vie: images modifiées des cortèges, surévaluations du nombre de manifestants, ingérence d’agents étrangers, bref toute la panoplie de la «révolution de couleur»…

Photoshop et inflation des estimations

Les images qui circulent de façon «virale» sur les réseaux sociaux ont été analysées, et il a été démontré que le stratagème employé (mirroring) pour augmenter l’impression de marée humaine est digne d’un étudiant en première année de design informatique.

Les chiffres avancés par les gentils organisateurs et les médias qui les soutiennent inconditionnellement (un million de manifestants la première semaine, deux millions la deuxième, soit un tiers des habitants de Hong Kong!) ne sont assortis d’aucune méthode de comptage, et tranchent franchement avec les chiffres de la police, de 240,000 manifestants environ.

L’exagération comptable des médias est si flagrante qu’elle a suscité des articles dubitatifs sur des sites américains pourtant peu soupçonnables de complotisme antimédiatique, qui expliquent par exemple, méthode de comptage à l’appui, qu’une des photos qui ont le plus circulé sur les réseaux sociaux, censée représenter l’épicentre de la marée humaine, ne pouvait contenir plus de 7000 manifestants. Reprenant cette méthode de comptage incontestée, l’article reprend le chiffre officiel d’«un million» cité la première semaine, et démontre que si ce chiffre était exact, on aurait eu quelque 27 kilomètres de manifestation entre Victoria Park et Admiralty, là où se sont officiellement déroulées les manifestations. Aucune photo ne vient étayer ce chiffre de 27 km de manifestations, pour la bonne raison qu’il n’y a pas assez de rues bitumées dans ce secteur pour arriver à un tel chiffre.(1)

Ingérences

Le ministre des Affaires étrangères britannique Jeremy Hunt, qui soutient depuis le début et sans équivoque les manifestants, se permettant de menacer la Chine de «conséquences sérieuses», s’est fait remettre à sa place par l’ambassadeur de Chine au Royaume-Uni, qui a qualifié ses déclarations «d’accès de fièvre post-coloniale», lui rappelant dans la foulée que l’ancienne colonie est bel et bien retournée dans le giron chinois il y a 22 ans, et que la «Loi basique» ne saurait être invoquée pour justifier une ingérence étrangère dans les affaires internes de la Chine, ni des émeutes telles que celles qui se sont déroulées jusqu’au sein du Conseil législatif (Legislative Council, le Parlement), que les jeunes apprentis démocrates ont saccagé cette semaine.

Soutien plus sulfureux que le comique ministre anglais, Guo Wengui, un célèbre homme d’affaires de Beijing, poursuivi pour corruption active de fonctionnaires et autres méfaits, et qui est en cavale aux États-Unis depuis plusieurs années, a eu l’idée brillamment contre-productive de diffuser sur les réseaux sociaux les conversations vidéo qu’il a eues avec des leaders du mouvement (moyenne d’âge 25 ans), dans lesquelles il leur assure être en contact direct avec des officiels gouvernementaux américains de haut niveau, promettant au mouvement des fonds illimités, une protection personnelle des meneurs à Hong Kong, ainsi que la préparation de leurs procédures d’émigration vers les États-Unis, les sommant en contrepartie d’intensifier l’insurrection sans attendre pour ne pas laisser à Beijing le temps d’organiser la riposte. La vidéo est devenue virale en Chine, montrant au public chinois que Hong Kong est bien le maillon faible que les États-Unis titillent constamment et par procuration (l’inévitable personnage de vaudeville du «dissident chinois»), pour tenter de déstabiliser la Chine.

La virago démocrate américaine Nancy Pelosi s’est rappelée à notre bon souvenir par son hommage public au «courage» des manifestants (courageux mais tous masqués, même pour distribuer la semaine des tracts dans la rue pour la manifestation du week-end).

Enfin la présidente de Taïwan, Tsai Ing-wen, et les caciques de son parti indépendantiste le DPP, en berne dans les sondages d’opinion pour les élections présidentielles de 2020, ont sauté sur l’occasion de soutenir le mouvement de Hong Kong pour leur propre bénéfice électoral, appuyant la création au mois de juin d’une «Alliance Taïwan-Hong Kong» en «soutien inquiet pour leurs homologues hongkongais». En l’espace de deux semaines, elle s’est trouvée propulsée de la troisième à la première place des sondages d’opinion. Récompense électorale immédiate à peu de frais.

Ordo ab chao

Les débats en ville partagent la population, hongkongaise comme expatriée, en deux groupes. Ce qui est, on l’imagine, l’objectif recherché:

  • d’un côté une minorité de manifestants rassemblant des jeunes en colère (contre l’absence d’avenir radieux, pas contre la probabilité, quasiment nulle, qu’ils soient extradés en Chine), des petits commerçants et quelques employés de bureau, expats ou locaux, qui soutiennent verbalement les jeunes sans aller se frotter à la police qui, à l’inverse de la police française, fait preuve d’une remarquable retenue envers des manifestants souvent violents.

  • de l’autre une large majorité de citoyens qui sont indifférents voire hostiles à ces violences et ces revendications farfelues (voir photo) qui ne font que mettre en danger l’économie déjà fébrile de Hong Kong, et qui sont conscients du fait que Beijing peut mettre fin au régime privilégié de Hong Kong notamment dans le domaine des services financiers, et déplacer ces services à Shanghai. Ceux-là, plus âgés, avec un emploi et une famille à charge, restent au bureau sans demander à leurs collègues de quel côté ils se trouvent (cette question anxiogène est naturellement l’apanage des fanfarons qui soutiennent verbalement les manifestants), ou vont manifester eux aussi, mais pour soutenir la police.

Il est à déplorer qu’aucun des manifestants ne réalise, et que personne ne leur explique définitivement, que le cadre «Un pays, deux systèmes» qui régit les relations entre Hong Kong et la Chine depuis la rétrocession de 1997, garantissant à Hong Kong un certain degré d’autonomie pendant 50 ans, est par essence une période d’adaptation et de transformation du système hongkongais pour l’intégrer au système chinois.

Imaginer un instant que ces cinquante ans d’adaptation aient pu être une garantie de statu quo pour Hong Kong relève d’une naïveté adolescente, ou d’une duperie consistant à faire croire aux Hongkongais que la Chine aurait besoin de 50 ans pour s’adapter à Hong Kong, alors qu’il ne pouvait évidemment s’agir que de l’inverse. Comment imaginer sérieusement que 1,5 milliards d’individus gouvernés par un parti unique qui leur a livré une croissance à deux chiffres pendant 30 ans se conformeraient à un système hérité du colonialisme occidental déclinant et régissant seulement 6 millions de personnes en 1997 (7,5 millions aujourd’hui)?

On perçoit mieux aujourd’hui les intentions réelles de l’axe anglo-saxon en 1984 au moment de la signature de la Déclaration conjointe sino-britannique, préparant la rétrocession de 1997 et établissant le cadre «Un pays, deux systèmes» censé durer jusqu’à 2047: «On se donne 50 ans pour faire tomber le communisme en Chine, comme on l’a fait en Russie. Il n’y aura ainsi pas de problème d’intégration de Hong Kong à la Chine». Ou comment prendre ses désirs pour des réalités.

Les raisins encore verts de la colère

Les jeunes citoyens de Hong Kong expriment une colère sur laquelle ils ne parviennent pas à mettre un nom, étant les dindons de la cruelle farce que leur a faite la Perfide Albion en leur octroyant, en 1995 (après 150 ans de colonisation britannique nullement placée sous le signe de la démocratie participative), un semi-droit de vote (même pas au suffrage universel, mais par un collège électoral de 1200 représentants du peuple), leur faisant croire deux ans seulement avant le retour dans le giron chinois qu’ils accédaient à la démocratie libérale à l’occidentale. Le problème est qu’ils y ont cru!

Les manifestations actuelles à Hong Kong ne sont pas illégitimes. Elles sont l’expression d’une colère de la jeunesse hongkongaise qui se rend compte qu’elle a été sacrifiée aux intérêts de l’Empire anglo-saxon et de la caste locale de compradores qui a pris le relais depuis 1997. Les citoyens hongkongais les plus fortunés ont tous acheté un passeport américain, canadien, australien dans les années quatre-vingt et 90, une partie de la classe moyenne supérieure a obtenu un passeport britannique (British National [Overseas]) lors de la décennie précédant la rétrocession, mais la grande majorité de la population est devenue citoyenne de la Chine du jour au lendemain, jouissant tout de même d’un passeport spécial qui est un sésame convoité par tous les Chinois.

Depuis 1997, la spéculation immobilière d’une minuscule caste d’oligarques hongkongais a rendu l’accès à la propriété impossible pour le commun des mortels. La jeunesse hongkongaise réalise, trop tard, qu’elle ne pourra jamais acquérir un appartement exigu en grande banlieue, même en s’endettant sur trente ans. Les jeunes couples trentenaires à Hong Kong doivent encore habiter chez leurs parents, faute de pouvoir se loger décemment, même avec deux salaires.

De telles revendications économiques, si elles étaient exprimées telles quelles, seraient entendues par Beijing, qui ne sait que trop bien que pauvreté, surtaxation et injustices sociales sont les déclencheurs des grands bouleversements dynastiques qui jalonnent l’histoire du pays.

Malheureusement, cette jeunesse en colère, ainsi qu’une frange de la population en voie de paupérisation, s’est laissée berner depuis vingt-deux ans par l’illusion du capitalisme libéral à l’occidentale, distraire par le mirage hollywoodien, cajoler sur sa spécificité et son sentiment de supériorité par rapport aux Chinois (le célèbre «Je ne suis pas Chinois» péroré par tous les Hongkongais), et bercer de revendications sociétales et séparatistes toutes plus stériles les unes que les autres, sans même avoir considéré une minute le modèle de développement indigène proposé par Beijing, certes plus austère mais plus efficace, d’une économie de marché aux caractéristiques chinoises.

Retranché derrière le principe «Un pays, deux systèmes» qu’il a mal compris, le peuple de Hong Kong dans sa grande majorité a, depuis 1997, fait comme si la Chine n’existait pas, ne le concernait pas. A l’approche de la date fatidique de 2047, le retour de la réalité est douloureux.

La jeunesse défile aujourd’hui derrière des banderoles conçues à Washington, saccage des édifices publics et attaque la police selon des méthodes de guérilla urbaine qui lui sont enseignées par des étrangers, sur des sujets périphériques qui ne la concernent pas au quotidien. Elle ne peut rencontrer qu’une fin de non-recevoir de la part de Beijing, au grand dam des détracteurs occidentaux qui n’y voient que des tactiques de court terme, alors que Beijing ne joue au contraire que sur le temps long.

NOTE
  1. Pour bien harmoniser le tableau, CNN a retiré de son site une interview avec Grenville Cross, l’ex-procureur général (britannique) de Hong-Kong parce que ses vues ne cadraient pas avec le storytelling du mainstream occidental. La vidéo supprimée est disponible auprès de la rédaction.
  • Article de Laurent Schiaparelli paru dans la rubrique «Thé d’Orient» de l’Antipresse n° 188 du 07/07/2019.