L’OTAN adore les femmes

par | 4.06.2017 | Angle mort, En accès libre, Fernand Le Pic

Qui se souvient encore de cette publicité si politiquement incorrecte d’un grand couturier français des années 1970: «Louis Féraud adore les femmes»? On pourrait presque la transposer à Jens Stoltenberg, le secrétaire général actuel de l’OTAN, lorsqu’on le voit poser avec ses NATO’s girls lors du sommet de Bruxelles de février 2017.

Qui sont-elles, ces femmes tout sourire? Quel est leur point commun, de l’Albanaise Mimi Kodheli à l’Allemande Ursula von der Leyen, en passant par la Norvégienne Ine Marie Eriksen Soreide, toutes les trois en poste depuis 2013, de la Hollandaise Jeanine Hennis-Plasschaert (2012), à l’Italienne Roberta Pinotti (2014), jusqu’à l’Espagnole Maria Dolores de Cospedal Garcia, et à présent la Française Sylvie Goulard?

En dehors de la Norvégienne, toutes ces femmes ministres de la défense ont en commun de siéger par fonction au «Conseil de l’Union européenne», ce fameux Conseil des ministres de l’Union européenne, doté d’une compétence législative conjointe avec le Parlement européen. Oui, il est toujours bon de le rappeler: la procédure législative ordinaire de l’Union, connue auparavant comme «procédure de codécision», donne un droit d’initiative législative aux ministres des États membres. Lorsqu’un gouvernement nomme un ministre, il en fait de jure un législateur européen non élu à part entière. L’Union européenne, qui a toujours porté en elle l’euthanasie de la séparation des pouvoirs, pratique en effet quotidiennement le pouvoir exécuto-législatif.

Elles siègent en revanche bien en cœur aux conseils de ministres de la défense de l’OTAN. La combinaison des deux signifie donc toujours plus de pouvoir à l’OTAN, notamment au titre de l’article 42 du Traité de Lisbonne qui en fait l’état-major militaire supranational de l’Europe et d’une bonne partie du monde aussi. Cet article, Sylvie Goulard le connaît bien, puisqu’en tant que conseillère de Romano Prodi, alors président de la Commission européenne, elle fut notamment chargée de superviser le projet de Constitution européenne de Giscard d’Estaing, refusé par le peuple français en 2005 mais perfusé sous forme de Traité de Lisbonne par Sarkozy.

On a beaucoup glosé sur la nomination de Sylvie Goulard au poste de «ministre des armées», en se demandant pourquoi un tel changement de titre et pourquoi attribuer cette fonction à une femme sans la moindre expérience dans le domaine militaire. On a juste oublié que son expérience et son missionnarisme européens comptent évidemment beaucoup plus. Car en Europe otanisée, la question n’est pas pour une telle ministre de connaître ses troupes nationales mais d’organiser le marché de l’armement et de coordonner des contingents supranationaux, le tout en parfait accord idéologique avec le suzerain américain, quel qu’en soit le président, et tout cela au bénéfice de la courbe de croissance qu’il faut garantir à l’industrie militaire d’outre atlantique, via l’augmentation régulière des budget dits «nationaux» qui en sont la rente.

Idéologiquement, Sylvie Goulard présente le parfait profil de l’emploi. Bachelière à 15 ans, licenciée en droit à 20, enarquisée à 25, elle a fait partie des équipes diplomatiques actives dans la réunification de l’Allemagne, prélude à la ruée de l’OTAN vers l’Est. Elle a poursuivi toute sa carrière dans le sérail européaniste le plus engagé, y compris comme député européenne. C’est à cette occasion qu’elle s’est fait épingler par un rapport de Transparency international qui a établi un classement des parlementaires s’offrant des petits extras pour arrondir leurs fins de mois. Elle y fut placée en 11e positon. Le rapport révéla par ailleurs qu’elle émargeait notamment au think tank américain Berggruen Institute on Governance et plus particulièrement à sa section «Council for the Future of Europe», dont le but statutaire est de «parvenir à une Europe unifiée», via un nouveau «modèle démocratique intelligent» intégrant la société de l’information sans frontière voulue par l’industrie américaine. Tout un programme d’hallali aseptisé de la souveraineté populaire des nations, qui se poursuit et que Madame Goulard servira avec zèle, elle qui déclara si sincèrement au député LR Jacques Myard: «je ne me sens pas Française», comme on le sait.

Logistiquement, Sylvie Goulard saura très bien optimiser le très féodal service d’ost réinstitué par l’OTAN. C’est d’ailleurs la raison évidente du changement d’appellation de ministère de la «défense», en ministère des «armées». La défense est un concept idéologiquement toxique dans le lexique euro-macronien. Il est une survivance dangereusement souverainiste d’un idéal de préservation de l’intégrité territoriale et des frontières à l’intérieur de l’Europe, celles qui délimitent une indépendance nationale et garantissent à la démocratie de survie un semblant de libre exercice derrière le dispositif de protection qu’elles sont sensées constituer. Tout ce que l’on abhorre de patriotisme y reste logé. Fallait-il le grand Macron pour s’en rendre compte et faire effacer prestement une telle hérésie des frontons. Au moins, un ministère des «armées» dit bien ce qu’il veut dire: un prestataire des travailleurs-combattants détachés. Une sorte d’agence de placement spécialisée en ressources humaines soldatesques au service exclusif du Grand Collège de suzeraineté, formé par l’industrie de l’armement et de ses organes de financement (Pentagone et banques d’affaires).

Enfin, économiquement, les femmes de l’OTAN ont toutes été très «performantes» en matière d’augmentation de crédits et surtout de choix des meilleurs fournisseurs (américains s’entend). En 2016, ce sont 10 milliards de dollars de plus que l’OTAN a concédé à l’industrie militaire, en partie grâce à elles.

Lors du conseil des ministres de l’OTAN du 16 février 2017, le secrétaire général, Jens Stoltenberg, s’en est félicité. Il n’a pas manqué de souligner pour la énième fois depuis la création de l’Alliance, que «l’adaptation permanente de l’OTAN nécessitait un partage plus équitable des charges entre les Alliés». Il a ajouté «qu’après de nombreuses années de baisse, les dépenses de défense des Alliés européens et du Canada avaient globalement augmenté de 3,8 % en termes réels en 2016, et qu’il était absolument vital de continuer dans cette voie». Or les femmes l’y aident. Sous leur houlette l’accroissement de l’effort militaire passe mieux, beaucoup mieux. Est-ce parce qu’elles ont l’air de tout sauf de va t’en guerre? Souvenons-nous de Carme Chacon, première femme ministre de la défense d’Espagne de 2008 à 2011 et décédée subitement en avril dernier d’un arrêt cardiaque, à 46 ans. Dès sa nomination par Zapatero, âgée d’à peine 37 ans, elle partit inspecter l’Armada stationnée en Afghanistan et la passa en revue, enceinte de 7 mois.

Carme Chacon, Afghanistan, 2008

Observez la si belle Jeanine Hennis-Plasschært, s’offrant aux photographes people: un jour se maquillant, un autre paradant devant un char façon Hollywood. Vraiment pas la tête martiale.

Jeanine Hennis-Plasschært

Jeanine Hennis-Plasschært

Et pourtant, on lui doit la première augmentation du budget de la défense des Pays-Bas après 24 années de baisse, et la signature de magnifiques contrats de livraison d’hélicoptères Chinook (Boeing) et de chasseurs F25 (Lockheed Martin).

L’allemande Ursula von der Leyen a fait quant à elle progresser les dépenses militaires allemandes de 8 % en 2016. C’est un peu moins bien que Ine Marie Eriksen Søreide, sa fringante collègue norvégienne, qui a décroché un beau 9,8 % d’augmentation, majoritairement au profit de Lockheed Martin et de ses F35.

Ine Marie Eriksen Søreide

D’ailleurs la très discrète Marillyn Hewson, CEO de Lockheed Martin et femme la plus payée de la planète à un tel poste, s’est fendue d’une rare photo souvenir avec sa jeune et fidèle cliente pour l’encourager à poursuivre.

Marillyn Hewson (2e en partant de la droite)

L’italienne et ancienne communiste Roberta Pinotti, est elle aussi passée à la caisse Hewson, même si ses achats somptuaires de F35 se sont faits dans la douleur parlementaire. Elle milite aussi pour un «Shengen de la défense». Moins il y a de frontières, mieux on se porte militairement en Union Européenne, c’est bien connu. Mais alors, pourquoi diable alourdir les budgets?

Il faut aussi évoquer la monténégrine Milica Pejanović-Đurišić qui s’est démené avec tant de succès pour faire entrer son pays dans l’OTAN ou encore la Géorgienne Tinatin Khidasheli, ancienne recrue américaine des révolutions de couleurs, celle des roses en l’espèce, et qui a rempli la même mission avec pareille abnégation, même si elle vient tout juste d’être contrainte de passer la main.

Tinatin Khidasheli avec Ashton Carter

On l’aura compris, la nomination de Sylvie Goulard en France devrait se traduire par plus d’OTAN, moins de souveraineté et surtout beaucoup moins de France dans l’industrie militaire nationale de l’Hexagone. Elle était réellement la personne qui convenait pour ce poste à l’ère des hommes de pro-macron.

  • Article de Fernand Le Pic paru dans la rubrique «Angle mort» de l’Antipresse n° 79 du 4.6.2017.

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