Eric Werner: «Légitimité de l’autodéfense»

par | 14.04.2019 | En accès libre, Passager clandestin, Slobodan Despot

En parallèle avec ses chroniques régulières dans l’Antipresse, notre contributeur Eric Werner poursuit son œuvre de philosophe et de penseur de l’époque. Le sujet de son nouvel ouvrage, de fait, s’avère très proche de ses «désenfumages» qu’on peut lire dans nos colonnes. Nous avons par conséquent décidé d’en faire le premier titre d’une collection publiée en collaboration avec les éditions Xenia. Remontant aux sources classiques, Eric Werner développe ici les conditions et les conséquences d’un basculement des citoyens vers l’autodéfense. Un sujet à la fois intemporel et… brûlant dans la perspective de la votation sur les armes qui aura lieu en Suisse au mois de mai. Extrait.

De quoi, aujourd’hui, la guerre est-elle le nom? (Extrait de l’Introduction)

« Ce qui précipite le plus l’évolution de l’art de la guerre, ce sont les guerres elles-mêmes », dit Proust. Mais qu’appelle-t-on ou non guerre? Là encore, c’est l’événement qui tranche. C’est la guerre elle-même qui dit ce qu’est ou non la guerre. De quoi elle est ou non le nom.

La guerre, aujourd’hui, subit une double évolution. La première, la plus souvent mentionnée, se trouve résumée dans le titre du livre de Qiao Liang et Wang Xiangsui : La guerre hors limites. « Hors limites », autrement dit s’étendant à tous les plans, à tous les éléments de la réalité. On pourrait aussi dire : totale. Car, comme le montrent ces deux auteurs, tout, aujourd’hui, est guerre. Ou encore, la guerre se rencontre aujourd’hui partout. Il n’est plus possible aujourd’hui de la cantonner dans un domaine spécifique. On peut qualifier cette évolution de centrifuge. On va du centre à la périphérie. L’autre, en revanche, est centripète. Nous avons parlé du rapetissement de la guerre, de son recentrage sur l’individu : l’individu comme sujet de la guerre. C’est l’évolution inverse.

De quoi, aujourd’hui, la guerre est-elle nom? Dans un livre intitulé Vers les guerres civiles, Charles Rojzman écrit : « Les violences collectives se préparent pendant des décennies ». Et encore : « La guerre civile est déjà dans les têtes ». Il parle aussi de « guerre civile virtuelle ». Le virtuel s’oppose en principe au réel. Parler de guerre civile virtuelle, c’est donc dire qu’elle n’est pas encore devenue réalité. En un sens c’est exact. On ne saurait dire que nous soyons aujourd’hui déjà en guerre civile. Mais le virtuel se distingue souvent mal du réel. Parlerait-on aujourd’hui, comme on le fait, de « guerre civile virtuelle », si la guerre civile n’était pas, pour une part au moins déjà réalité? Incomplètement encore, certes : la guerre civile est encore assez efficacement contenue (on pourrait aussi dire : circonscrite). Mais pour une part au moins déjà? A preuve la multiplication des actes terroristes (plusieurs centaines de morts en quelques années), mais aussi les chiffres en hausse constante de la criminalité, le développement de l’insécurité au quotidien, etc. La violence n’est pas simplement ici virtuelle, mais bel et bien réelle. Elle explose dans les écoles, les quartiers dits à risques (les autres aussi, parfois), les hôpitaux, les transports publics en soirée, aux abords des boîtes de nuit au petit matin : partout, en fait.

Pourquoi la guerre civile reste-t-elle encore relativement contenue, circonscrite? La raison en est d’abord l’existence de l’État. Car, nonobstant l’effondrement général auquel il a été fait plus haut référence, il existe aujourd’hui encore en Europe un État fort : État qui n’a d’ailleurs jamais été aussi fort qu’aujourd’hui. Prenons le problème de l’immigration. Les sociétés ouest-européennes sont aujourd’hui toutes, peu ou prou, multiraciales. Elles ne l’étaient pas il y a cinquante ans. Maintenant, oui, elles le sont. Les autorités ne sont pas par principe hostiles à la société multiraciale. Une société divisée contre elle-même est par nature plus docile et malléable qu’une société non divisée (divide ut impera). Les autorités voient donc les évolutions dans ce domaine d’un œil plutôt favorable. Allons même plus loin : elles les encouragent délibérément. On ne saurait pour autant en conclure qu’elles seraient favorables à la guerre civile : exactement favorables, non. Leur propre pouvoir en pâtirait. Elles veillent donc à ce que les conflits consubstantiels à la société multiraciale se maintiennent en certaines limites. Elles comptent pour cela sur la police.

Les autorités veillent également à prévenir toute velléité insurrectionnelle. Ce n’est pas en vain que les armées travaillent aujourd’hui sur des scénarios de combats en zone urbaine, n’hésitant pas à recycler, pour les appliquer au contexte européen, les doctrines de contre-insurrection autrefois utilisées dans les colonies en Afrique et en Asie.

C’est un premier élément d’explication. L’autre élément d’explication est évidemment la situation économique et sociale, situation qui n’a cessé de se dégrader au cours des dernières décennies, en termes aussi bien de qualité de vie que de niveau de vie. Les gens sont aujourd’hui à ce point accaparés par leurs problèmes personnels (stress au travail, recherche d’emploi, démarches administratives à n’en plus finir, formulaires à remplir, pauvreté, difficultés d’adaptation aux nouvelles technologies en constante évolution, fatigue, usure de l’âme et du corps, etc.) qu’ils n’ont tout simplement plus le temps ni l’énergie nécessaires pour penser à autre chose. Survivre, voilà leur problème. Mais là encore il existe certaines limites. On peut estimer par exemple que si les gens n’arrivaient plus à satisfaire certains besoins élémentaires, comme ceux lié à la nourriture et au logement, le basculement dans la révolte et la guerre civile cesserait alors de n’être que virtuel. Jusqu’ici, les populations ont toujours eu suffisamment à manger. Or rien ne nous dit qu’il en sera toujours de même à l’avenir.

*

Dans un livre récent, le philosophe néomarxiste Slavoj Žižek écrit : « Il est nécessaire d’affirmer haut et fort que notre mode de vie commun n’est pas tant menacé par l’afflux de réfugiés que par la dynamique du capitalisme mondial ». C’est aussi un problème. S’il est vrai que la dynamique du capitalisme mondial constitue en elle-même une menace, comment répondre à cette menace?

S’exercer à la dé-consommation, par exemple, est en soi déjà une réponse. On confond volontiers la frugalité avec la misère. Or, de fait, la frugalité est le meilleur moyen encore d’échapper à la misère! La misère est subie, la frugalité, au contraire, choisie. On hésitera ici peut-être à parler d’autodéfense. Mais objectivement parlant, c’est bien le mot qui s’impose. Se passer de voiture, de télévision, de smartphone, de vacances en Indonésie, faire durer ses habits, cultiver ses propres légumes, bref, vivre autrement, cela n’a rien en soi d’anodin. C’est faire défection, entrer en dissidence.

La réponse est individuelle, mais elle peut aussi être collective. On pense ici aux circuits courts, à l’économie de proximité. Tout part, le plus souvent, d’une initiative individuelle. Mais si au point de départ les initiatives sont individuelles, elles débouchent assez vite dans le collectif. Cette mouvance est peu organisée, mais comme le relève Eric Dupin, qui lui a consacré un beau livre, elle « travaille la société en profondeur ». On estime à environ 17  % le pourcentage de la population française sensible aux valeurs dont elle est porteuse. Il n’est pas interdit de voir en elle l’ébauche d’un contre-modèle au modèle de la mondialisation néolibérale.

Pour l’instant encore, l’État laisse faire, car il ne pense pas que ce qui se passe en ce domaine soit très important. C’est peut-être une bonne chose qu’il le pense.

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