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[Note de l’éditeur] Les gens peinent à croire que je n’ai pas de convictions. J’ai une foi vacillante, des certitudes rationnelles et quelques intuitions, mais je m’efforce d’éliminer toute conviction — au sens d’une attitude a priori, politique ou morale, à l’égard des choses. La longue fréquentation, intellectuelle et humaine, d’Alexandre Zinoviev, m’a vacciné contre de telles illusions— je l’espère du moins. Comme A. Z. le relève lui-même dans le texte capital qui suit, le mélange de conviction et de stéréotypes de comportement est source de malentendus entre la mentalité occidentale et celle des «soviétiques». J’ai donc éprouvé le besoin de retraduire l’aphorisme complet que je cite souvent dans mon blog. Dans le passage qui suit, on peut remplacer sans dommage «soviétique» par «russe» ou «est-européen». SD

«Et voici un autre mystère: ce que je dis ici n’exprime pas mes convictions. Le mystère se résume à ceci: je n’ai pas de convictions. Je n’ai que des réactions plus ou moins prévisibles à tout ce à quoi je dois faire face: des stéréotypes comportementaux. Les convictions sont le propre de l’homme occidental, non de l’homme soviétique. Au lieu de convictions, ce dernier a des stéréotypes comportementaux qui n’impliquent aucune conviction et qui sont donc compatibles avec toutes. Nombre de malentendus dans la manière dont les Occidentaux jugent le comportement des Soviétiques découlent d’un mélange de convictions et de stéréotypes comportementaux dénués de convictions. Si quelqu’un d’autre affirmait ce que j’affirme, j’entrerais en polémique avec lui. Si vous voulez connaître la vérité, commencez par vous mettre vous-même en question. Je ne dis pas ceci par conviction, uniquement pour le trait d’esprit, parce que je n’aspire pas non plus à la vérité. L’existence de convictions chez l’homme est un signe de sous-développement intellectuel. Elles ne font que compenser son incapacité à comprendre rapidement et exactement tel ou tel phénomène dans sa réalité concrète. Ce sont des injonctions a priori pour agir dans des situations concrètes sans en comprendre le caractère concret. L’homme à convictions est rigide, dogmatique, assommant et, comme il se doit, stupide. Le plus souvent, d’ailleurs, les convictions n’ont aucune influence sur la conduite des gens. Elles ne font qu’enjoliver la vanité, justifier les consciences troubles et masquer la sottise.»

— Alexandre Zinoviev, Homo Sovieticus (L’Age d’Homme, 1982)