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L’homme d’aujourd’hui est assailli par les grandeurs qui se mesurent: la vitesse d’un avion ou d’une auto, celle des astres, celle de la lumière, et la fois celles dont il est cause et celles qui lui échappent. Il commence à ne plus croire qu’aux grandeurs qui se mesurent et donc qui se prouvent; et les autres, les spirituelles, sont précisément celles qui ne se prouvent pas, mais qui s’éprouvent. Or l’homme n’éprouve plus, il pèse. L’homme a cessé d’être un artiste pour devenir un savant. La science procède par addition et apports successifs; l’art au contraire par organisation interne; la science procède par calculs, dont les résultats sont évidents; l’art se contente de convaincre. Un tunnel de quinze kilomètres impressionne, mais le Louvre? Voilà deux ordres de grandeur. Car un tunnel de trente kilomètres sera plus impressionnant encore, mais un Louvre deux fois plus grand? La tour Eiffel a impressionné, elle a trois cents mètres: il n’y a pas besoin d’y croire. Il n’y a aucune grandeur dans une toile de Cézanne si on n’y croit pas.

— C. F. Ramuz, Taille de l’homme.