C’est un très grand homme qui vient de quitter cette vallée de ciment. J’aime à penser que son âme libérée est descendue sans bruit jusqu’au fin fond de la Serbie, vers l’enceinte circulaire du monastère de Studenica. Et que c’est depuis ce lieu immémorial et sacré, qu’il avait contribué à sauvegarder contre un monstrueux projet de barrage et qu’il considérait comme un «portail du ciel», qu’elle s’est définitivement affranchie des lourdeurs terrestres. Studenica, me répétait-il parfois en regardant au loin, comme son lointain précurseur aurait dit Ithaque. Il n’est pas d’être plus émotif que les vrais héros. Leur pathos est la risée des médiocres et la barre d’uranium de leur réacteur à exploits.

Franz Weber dans le bureau secret de la Fondation (photo SD, 2004)

Je l’ai déjà dit et répété: l’histoire classera le journaliste, écrivain, poète et sauveteur Franz Weber parmi les géants de la Suisse moderne, qui en compte pourtant pas mal. Il est de la race des Burckhardt, Jung, Dürrenmatt, Ramuz: droit, têtu, intraitable, asocial quand il le faut, visionnaire cachant son génie derrière un humour subtil et sa délicatesse derrière des rugissements de lion. Sa création ne s’incarne pas dans les livres ni les œuvres d’art. Elle se déploie là, immédiate, sous nos yeux — et souvent sous forme négative. Car Weber a le plus souvent sauvé la beauté en barrant la route à la laideur.

A quoi ressembleraient les vallées grisonnes ou celle d’Anniviers sans les campagnes effrénées de FW et de sa Fondation? A des quartiers HLM projetés par erreur dans la sauvagerie alpestre par un hacker pervers s’amusant sur Google Maps, mais en grandeur (contre) nature. Le vignoble en escaliers de Lavaux et son paysage sacral où Paul Morand voyait l’équivalent naturel des plus exquises créations architecturales, tel le Taj Mahal? Une cité-dortoir reliant Vevey à Lausanne et le tout aux banlieues de la solitude friquée où les suicidés solitaires restent pendus jusqu’à la décomposition des chairs, à l’insu de tous.

Lausanne elle-même, déjà si chargée? A la sœur jumelle de Morges, balafrée dans sa chair vive par une autoroute urbaine. On peut encore voir le moignon de bretelle que les édiles rengorgés avaient commencé à enfoncer dans la direction du beau quartier d’Ouchy à grand renfort de discours progressistes avant que la furieuse crinière du lion de Montreux vienne balayer les bulldozers.

Et je n’évoque ici que les paysages que je vois chaque semaine par la fenêtre du train. Je n’évoque pas le sanctuaire de Delphes qui serait aujourd’hui englouti par une raffinerie de pétrole si la «logique du développement» avait pris le dessus sur le sens absolu du bien esthétique et moral d’un seul homme, là-haut en Suisse. Je n’évoque pas les bébés phoques, ces flocons de neige à sang chaud, dont le massacre à coups de crochets, révélé au monde par FW et Brigitte Bardot, a provoqué un tsunami de révulsion qui fit le tour de la planète. Je n’évoque pas la magie du grand hôtel de Giessbach, perché sur sa cascade au bord du lac de Brienz, qu’on arracha in extremis à la démolition en lançant un appel à investir à tout le peuple suisse! Je n’évoque pas ses rares campagnes ratées parce que décidément trop avant-gardistes, comme l’une de celles auxquelles je participai, visant à interdire le survol des Alpes par les avions de combat.

Je ne peux évoquer ici, et à cette heure, que le souvenir de cet homme hors du commun, féroce et infiniment doux, inflexible et follement généreux, archaïque et ultracultivé, avisé et intrépide. Je le vois encore, à plus de quatre-vingts ans, escaladant quatre à quatre l’escalier du siège de la Fondation, à Clarens, dans l’une de ces «villas Dubochet» qui semblent tout droit sorties des romans d’Agatha Christie et qu’il avait sauvées — encore lui — de l’avidité des promoteurs. (Encore une de ces cauchemardesques uchronies: imaginez ce charmant front de lac de Clarens, avec ses villas historiques emmitouflées dans la verdure, transformé en alignement de barres de rapport et vous bénirez la mère de Franz Weber de ne pas s’être arrêtée après son deuxième enfant.)

Personne ne pouvait le suivre. C’est cette énergie personnelle, à la fois morale et physique, qui distingue sa stratégie et qui explique sa pénétration. A lui seul, avec son courage quasi inconscient, Franz Weber a déplacé des montagnes1 dont les bureaucraties de l’environnement et de la cause animale ne pouvaient arracher un caillou. C’est à l’un de ces accès de témérité que je dois l’une des rencontres déterminantes de ma vie. Notre amitié était «filleule du danger» comme dit le poète.

Il y a vingt ans exactement, en avril 1999, Franz avait organisé d’urgence un colloque contre la guerre menée par l’OTAN en Serbie. Aucune voix faisant autorité, même dans la Suisse «neutre», n’osait alors contester nettement cette agression qui fut pourtant, par sa quantité de manipulations et de mensonges, «le plus grand bobard de la fin du XXe siècle» (selon le Monde diplomatique).

Or FW ne se contenta pas de contester. Il interpella, vitupéra, maudit, au nom des sanctuaires menacés, au nom de la faune et au nom des populations, premières cibles. Sans oublier de donner une tribune à des arguments rationnels et bien fondés. J’avais eu l’honneur de figurer parmi les intervenants. Avec ce geste politiquement incorrect, FW se fit plus d’ennemis, et perdit plus d’amis, que jamais auparavant. Son vieil allié Sadruddin Aga Khan se brouilla notamment à vie avec lui. Weber n’en avait cure. «La vérité est au-dessus des amis», paraphrasait-il Newton2 avec son inimitable accent bâlois.

Nos relations perdurèrent au-delà de ce combat de circonstance. J’avais reconnu chez Franz Weber une forme d’esprit rarissime. Il avait la fibre d’Antigone, une identification infaillible des «lois au-dessus des lois», la conscience que ces piliers de la morale et de l’esthétique n’avaient rien de «subjectif» ni de momentané mais fondaient notre communauté humaine. Mais la conscience et la conviction ne suffisent pas: il avait aussi l’énergie et les capacités pratiques de les défendre jusqu’au bout de ses ressources.

Après avoir quitté les éditions L’Age d’Homme, en 2004, j’avais été pendant un semestre le porte-parole de la Fondation Franz Weber. Ce ne fut pas une mission de tout repos, mais j’y appris davantage qu’en plusieurs années de formation. Par la suite, fin 2005, nous fondions avec Claude Laporte les éditions Xenia. La combativité de Franz Weber, le défi qu’il opposait aux lieux communs de son temps et sa foi dans les lois universelles du beau et du vrai ont profondément marqué mon travail d’éditeur et d’auteur. Toute crainte, toute forme de couardise, après l’académie Franz Weber, était devenue une faute de goût.

Merci, grand Cœur! Merci, grande Âme!

Quelques lectures

— Les textes de la Fondation et le Journal Franz Weber, évidemment. Ses archives regorgent d’éditoriaux visionnaires et d’idées enthousiasmantes.

«Franz Weber, un guerrier par nature», son portrait dans Le Temps.

— Aux éditions Xenia:


  1. D’où le titre du livre où il se raconte: Des montagnes à déplacer (éd. Favre). 

  2. «Platon est mon ami, Aristote est mon ami mais mon meilleur ami, c’est la vérité.» 

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