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La meute des médias suisses est lâchée contre le milliardaire Frederik Paulsen. Après Le Temps, qui a fini par déclarer la trêve, c’est au tour de 24 Heures de mettre le paquet. On ne pardonne pas au mécène de mieux dépenser ses millions pour le bien de la communauté qu’il ne l’aurait fait en payant ses impôts comme tout le monde. Pire, il est un russophile éclairé qui persiste à vouloir nous faire aimer le pays dont il est tombé amoureux. Le rédacteur de nos Turbulences sur la Russie, fin connaisseur de ce pays, a écrit au quotidien pour saluer son travail d’«investigation».

Lettre ouverte à «24 Heures»: le scandale Paulsen

Il faut être reconnaissant à 24 Heures d’avoir fait enquêter une équipe de journalistes pendant des semaines pour nous révéler toute l’ampleur du scandale Paulsen. Quelle audace vous a-t-il fallu pour consacrer non seulement la Une, mais encore les quatre premières pages de votre numéro du 22 février au redoutable personnage qui se cache sous le costume respectable du consul honoraire de Russie à Lausanne. Comme votre titre génial le dit si bien: le visage débonnaire du Docteur Paulsen masque celui satanique de Mister Frederik.

Qui aurait pu imaginer un instant que le milliardaire, qui s’est réfugié chez nous pour profiter d’un forfait fiscal et se faire ainsi subventionner par le contribuable vaudois, ait pu consacrer des millions aux viles tâches que vous décrivez si bien. On apprend ainsi qu’il investit pour lutter contre l’infertilité en Russie, sans doute afin de renforcer le potentiel agressif de cette nation belliqueuse. Avec l’argent douteux gagné dans l’industrie pharmaceutique, il organise des expéditions aux deux pôles et participe à d’autres en Sibérie, où il voyage avec certains de nos politiciens, de gauche comme de droite, certainement pour profiter de les corrompre. Il fait même dans l’édition de livres abjects consacrés à la montagne. Imaginez encore: la fondation qu’il a créée dans l’île allemande de Föhr, dont il est originaire, a pour but affiché d’empêcher la disparition d’un idiome parlé par quelques milliers de locuteurs. Quoi de plus suspect, franchement? On devine aussi les efforts déployés par vos enquêteurs pour aller débusquer les manigances de cet affairiste jusque dans le royaume fermé du Bhoutan, où il patronne l’Académie royale du textile. Magnifique travail de justicier!

Si encore le bien nommé Frederik Hyde se contentait de diriger ses actions perverses vers l’extérieur, mais il persiste à vouloir embrigader le peuple vaudois au service du Kremlin. Comment? En faisant venir à Lausanne le ballet du Bolchoï, en organisant une exposition de peintures russes au Palais de Rumine ou en faisant plonger des sous-marins russes dans le Léman, il ouvre la porte à une invasion déguisée de notre pays par la Russie. Tel une cinquième colonne, il est même parvenu à imposer sa présence dans la délégation suisse à une conférence sur l’Arctique, un poste d’où il peut ainsi incognito promouvoir les intérêts russes dans ce secteur hautement stratégique.

Un autre pan de ses activités est particulièrement bien mis en lumière dans votre article. C’est l’entreprise de corruption qui lui a permis de coloniser nos plus hautes institutions académiques, où il dispose d’un cheval de Troie en la personne de l’influent Eric Hoesli, sbire démoniaque à la solde de Poutine. Les millions déversés pour créer les deux chaires de limnologie de l’EPFL, financer le centre suisse d’études polaires et les programmes de circumnavigation en Antarctique et autour du Groenland, montrent bien le cynisme de cet homme qui camoufle sous des activités scientifiques ses ambitions au service de l’impérialisme russe. Une petite objection toutefois: on aimerait des exemples plus concrets de la manière dont la structure offshore créée par le consulat «a servi les intérêts de la Russie de Poutine», comme le résume fort bien le sous-titre de la Une. Je suis resté sur ma faim. Mais peut-être aviez-vous un autre sujet à traiter en pages 6,7, 8 et 9?

Cette vaste enquête, si élégamment dénuée de tout biais, de toute malveillance, bassesse journalistique ou rancœur, pourra-t-elle enfin alarmer le procureur Cottier chargé de mener l’enquête sur ce sinistre personnage. Ou notre système judiciaire serait-il lui aussi victime de l’influence du tout-puissant Paulsen?

JMB, 7 mars 2019

  • Article de Jean-Marc Bovy paru dans la rubrique «Désinvité» de l’Antipresse n° 171 du 10/03/2019.