
Lorsque les guerres mondiales ont éclaté, on n’a pu inciter les peuples des démocraties libérales à fournir les efforts et les sacrifices nécessaires à la lutte qu’en les effrayant dès les chocs initiaux, les incitant à une haine passionnée et les enivrant d’un espoir illimité. Pour surmonter cette inertie, il fallait présenter l’ennemi comme le mal incarné, comme une vilenie absolue et congénitale. Les peuples voulaient s’entendre dire qu’une fois cet ennemi particulier contraint à une capitulation sans conditions, ils retrouveraient l’âge d’or. Cette guerre unique mettrait fin à toutes les guerres. Cette guerre ultime rendrait le monde sûr pour la démocratie. Cette croisade rendrait le monde entier démocratique. L’opinion publique devint si intoxiquée par ces sornettes exaltées que le peuple ne pouvait plus envisager une paix viable ; en 1917, il s’en prenait à tout homme public qui manifestait « la moindre tendresse pour les Huns » ou qui était enclin à écouter les « pleurnicheries des Huns » [Allemands].
— Walter Lippmann, The Public Philosophy, trad. SD.

