Le journal de Coronafoirus

par | 29.03.2020 | En accès libre, Le bruit du temps, Slobodan Despot

Lettres de Suisse à propos de contagions, d’illusions et d’un monde qui est déjà devenu du passé.

Familles en promenade. Vaud, printemps 2020. (c) Slobodan Despot

20.3.2020. Vendredi.

Ce n’est que lorsque les autorités cantonales eurent proclamé des mesures de contrainte que nous avons compris qu’il se passait vraiment quelque chose. Jusque-là, nous nous contentions d’observer et de commenter les malheurs des autres, comme d’habitude. Souvent les Suisses aiment relativiser les folies du monde avec leur sagesse furtive, la sagesse d’un peuple qui s’est faufilé à travers toutes les turbulences du torrent de l’histoire comme une loutre. Ils se barricadent derrière leur prospérité préservée avec une fierté un peu irréfléchie, comme un boxeur qui étale son dentier pour montrer qu’il n’y manque rien.

La Chine? Evidemment! Ces foules à perte de vue. Ces élevages monstrueux. Qu’est-ce qu’ils ne boufferaient pas, ces gens-là? Des chiens, des sauterelles, des chauves-souris… L’Italie? Ben voyons! L’Italie qui ne cesse de se couvrir de baci et de boire dans un même verre. Ce pays où la corruption fait même crouler les ponts, alors les hôpitaux, vous imaginez…

Pendant qu’on les claquemure dans leurs maisons, nous sirotons le café sur les terrasses et nous commentons. Vient le tour de la France. Ah, ces Français! Eternellement en guerre avec eux-mêmes, avec leurs querelles politiques, leurs banlieues en feu, leurs Gilets jaunes, leurs déficits chroniques…

Et puis soudain, pouf!, voici que le virus couronné s’invite en Suisse. Les Suisses étaient tellement convaincus d’être tombés dans le désinfectant quand ils étaient petits — comme Obélix dans la potion magique — que cette irruption les a terrassés avant même les premiers symptômes.

Moi-même, je ne comprenais pas ce qui se passait ici jusqu’au 10 mars, lorsque Svetlana, mon amie belgradoise, m’a écrit qu’elle ne viendrait pas nous voir le lendemain. Comment ça? Simple: les vols de et vers la Suisse sont annulés. La Serbie vient d’imposer la quarantaine aux voyageurs débarquant de Suisse.

Holà! Ai-je bien lu? Depuis quand la Serbie met-elle l’Occident sous quarantaine? N’est-ce pas le contraire qui est écrit dans le scénario, que c’est l’Occident qui se protège de la Serbie par les quarantaines, les blocus et les visas?

Soudain, ce jour-là, une pointe de nostalgie m’a traversé le cœur. Quand reverrais-je la Serbie? Je devais y aller justement cet hiver, mais j’ai sans cesse repoussé le voyage à cause de ce menu treillis de démarches, de vagues culpabilités et de microcontraintes helvétiques qui finit par vous clouer au sol comme Gulliver au pays de Liliput.

J’aurais encore pu sauter dans ma voiture et avaler les 1500 kilomètres d’un trait, en contournant l’Italie. Mais que sait où j’aurais pu rester confiné?

Je ne suis pas de ces hypocondriaques qui courent chaque hiver se faire vacciner contre la grippe. La grippe est une loterie et le vaccin, une gouttelette de poison assurée. En 2009, alors que le monde grelottait devant la grippe porcine, mes éditions ont publié H1N1, la pandémie de la peur de Bernard Dugué. Sur les 38 titres à traiter le sujet en cette rentrée-là, le pharmacologue français était le seul à dédramatiser, en pronostiquant des dégâts comparables à ceux d’une grippe saisonnière. Il avait raison. Ces jours-ci, un tel sang-froid nous vaudrait lynchage.

Evidemment, ce n’est jamais la même épidémie. Le COVID-19 est de toute évidence plus dangereux. Mais je ne vois toujours pas de motifs pour la psychose. Dans bien des situations extrêmes — naufrages, enlèvements, catastrophes naturelles — la psychose est plus dévastatrice que la menace concrète. Les pandémies sont précédées d’une onde de peur comme l’éclair précède la détonation.

En Suisse, à partir du moment où la menace a été officiellement attestée, le ciel léger des Alpes s’est instantanément transformé en couvercle de plomb. Avant même que nous ayons commencé à tousser.

Carte blanche à l’irrésolution

A Verbier, l’on plane toujours… (berntsonlars sur [Pixabay][4])

23.3.2020. Lundi.

Le canton du Valais est une vallée de Shangri-La au cœur des Alpes, au cœur de l’Europe, au cœur du monde. Depuis les sources du Rhône au lac Léman, une plaine juste assez large, des coteaux fertiles, de l’eau de glaciers — et donc de l’électricité — à profusion, du soleil comme en Italie, des vignobles partout. (Des pistes de ski aussi, mais ce sera bientôt un atout trop marginal pour le mentionner dans les flyers. D’ailleurs plus personne ne pensera au ski.)

Mieux encore: on n’entre en Valais que par un seul point autoroutier, le défilé de Saint-Maurice, et quelques cols. Avec 150 policiers postés aux bons endroits, le canton est verrouillé. Autant dire, la panic room idéale pour grossiums prévoyants, qui en cas de pépin pourront toujours poser leur GulfStream sur le bel aéroport ex-militaire de Sion.

C’est justement de ces migrants-là, semble-t-il, qu’est venu le problème. Alors que le Coronavirus envahissait les rives vaudoises du lac Léman, le Valais était relativement à l’abri. Mais voici que soudain l’épidémie s’est déclarée dans un cul-de-sac montagneux adulé par l’élite financière. A Verbier, le repli précipité des pauvres riches du Lac vers leurs résidences secondaires a créé un foyer d’infection.

Une médecin s’est alarmée: qu’attend le gouvernement pour mettre le foyer identifié sous quarantaine? A quoi la ministre cantonale de la Maladie, Mme Waeber-Kalbermatten, a répondu avec la résolution foudroyante qu’on lui connaît et par une formule qui est à calligraphier à l’entrée du Pavillon de l’Incorporelle Irresponsabilité (il doit sans doute y en avoir un, à la Cité interdite): Ben, faut voir. De toute façon, y a que le gouvernement fédéral à Berne qui puisse prononcer des quarantaines…

Parce que Berne, aujourd’hui, si un canton en cas de force majeure lui réclamait une quarantaine locale, refuserait de la lui accorder?

En attendant, le gouvernement, dont certains membres se pavanaient encore au début de la crise sur des pistes pour protéger le business de leurs électeurs influents, n’a pas pris non plus les décisions qu’il pouvait prendre. Ce matin, au téléphone, mon vieux copain Roger me faisait part de son amertume: «Tu comprends, ils verbalisent les jeunes qui s’assemblent à plus que cinq, mais ils laissent ouverts les chantiers où vingt ou trente types se frottent sans cesse…»

Je ne dis pas que la quarantaine est la bonne décision, ni qu’elle est mauvaise. Je n’en sais rien! Je relève seulement cette fâcheuse impression de bricolage. Les autorités navigueraient-elles à vue? Comme c’est bizarre! Elles ne nous avaient pas habitués à ça.

Mais non, ce n’est qu’une illusion d’optique. Leurs décisions sont parfaites. La preuve, c’est que ni le législatif ni la presse n’y trouvent rien à redire. Au contraire! Leur silence vaut plébiscite, et leurs paroles, laudation. Samedi dernier, le Nouvelliste, notre Pravda locale, lançait un éditorial pinochesque où il nous était intimé d’obéir, de nous taire et de ne surtout penser à rien. Grâce au CoV, on aura donc lu ça en Suisse! Seul parmi les journalistes à s’en alarmer de cette carte blanche délivrée à l’incompétence, Pascal Décaillet résumait bien le problème: «régime de crise, crise du régime».

Page 312, ou la soif d’аpocalypse

La fameuse page 312 de Sylvia Browne…

24.03.2020. Mardi.

Depuis quelques jours, le net-village global se passionne pour les prophéties de Sylvia Browne. En 2008, la médium américaine publiait un livre sur la fin des temps où elle livre une description stupéfiante du fléau actuel:

«Vers 2020, une maladie ressemblant à une grave pneumonie se répandra à travers le monde, s’attaquant aux poumons et aux bronches et résistant à tous les traitements connus. Encore plus stupéfiante que la maladie elle-même sera sa soudaine disparition et sa réapparition 10 ans plus tard, avant de disparaître pour de bon aussi rapidement qu’elle était apparue.»

Un peu plus haut, sur la même page 312 (217 dans la version française), elle décrit aussi une saleté qui a tous les charmes de l’Ebola:

«Une infection bactérienne ressemblant à la maladie «dévoreuse de chair» d’il y a quelques années arrivera en 2010, transmise par des acariens presque microscopiques importés de manière indétectable sur des oiseaux exotiques. Les médicaments et antibiotiques connus seront totalement inefficaces contre cette maladie fongique extrêmement contagieuse, et ses victimes seront mises en quarantaine jusqu’à ce qu’on découvre que la bactérie peut être détruite par une combinaison de courants électriques et de chaleur extrême.»

Peu importe si, pour le reste, le livre regorge de prédictions farfelues. Certains sont aussitôt allés déterrer le best-seller de Dean Koontz, Les yeux des ténèbres publié en la lointaine année 1981, où paraît un un virus sciemment nommé Wuhan-400 par anticipation rétroactive — virus foudroyant, meurtrier à 100% et développé dans un laboratoire de la ville pour servir d’«arme parfaite» à la conquête chinoise du monde.

(A voir ce qui se passe en Europe, il suffit d’une léthalité et d’une virulence bien moindres pour mettre l’ennemi de l’Empire du Milieu à genoux!)

En France, on n’a même pas besoin de chercher aussi loin. Dans Le nouveau rapport de la CIA. Comment sera le monde en 2025, ouvrage dirigé par Alexandre Adler chez Robert Laffont en 2009, le fléau est décrit de manière beaucoup plus concrète:

«L’apparition d’une nouvelle maladie respiratoire humaine virulente, extrêmement contagieuse, pour laquelle il n’existe pas de traitement adéquat, pourrait déclencher une pandémie mondiale. Si une telle maladie apparaît, d’ici à 2025, des tensions et des conflits internes ou transfrontaliers ne manqueront pas d’éclater. En effet, les nations s’efforceront alors – avec des capacités insuffisantes – de contrôler les mouvements des populations cherchant à éviter l’infection ou de préserver leur accès aux ressources naturelles.»

Parmi les «candidats» au rôle d’ennemi n° 1 de l’humanité, on trouve la souche H5N1 de la grippe aviaire, mais également le Coronavirus. Et comme chez Koontz, la géolocalisation est activée:

«Si une maladie pandémique se déclare, ce sera sans doute dans une zone à forte densité de population, de grande proximité entre humains et animaux, comme il en existe en Chine et dans le Sud-Est asiatique où les populations vivent au contact du bétail. »

Je m’arrête là, les lecteurs complèteront en masse. Tout nous pousse à penser que le Coronavirus actuel, qui ressemble à s’y méprendre à une mine magnétique de la Première guerre mondiale, «flotte» dans les airs depuis des décennies, n’attendant que l’occasion d’accomplir sa tâche. Qu’est-ce à dire?

C’est là qu’est le grand dilemme. Les uns invoquent la colère divine et les signes avant-coureurs du Jugement. Les fondamentalistes américains ont déjà passé la vision de saint Jean au crible de l’épidémiologie et établi sans aucun doute possible que le quatrième cavalier de l’apocalypse sur son cheval blême répond au sympathique surnom de COVID-19. Les philatélistes de la Conspiration universelle pointent du doigt les pouvoirs invisibles et le «gouvernement mondial» en jubilant: «Héhé! Vous voyez? Tout se déroule selon le plan établi.» A leurs yeux, la Madame Soleil américaine n’a sans doute rien d’un médium: c’est juste une initiée qui balance des bombes par vindicte personnelle ou sur instructions — à bon entendeur! Derrière tout ça, bien entendu, il y a la CIA. Et derrière la CIA… je préfère ne pas vous le dire au téléphone!

Quand je me sens las de toutes ces supputations, j’allume Netflix et… je fixe le menu bouche bée comme un migrant chez Bocuse. Annihilation. Stranger Things. Pandemic. 3%. Crimson Rivers (Les Rivières pourpres, cocorico!).

Quelle destination choisir chez cette agence de voyages spécialisée dans le trekking aux enfers? On pourrait décrire la plus vaste usine de folklore contemporain comme une seule mégasérie avec une flopée de sous-épisodes mais une trame simple et limpide: En un temps de maléfices incompréhensibles et de destructions de masse causées par la mégalomanie technologique, les nantis se barricadent dans leurs forteresses et se protègent férocement des masses ensauvagées tandis que quelques cœurs purs risquent leur vie pour venir en aide aux plus faibles.

Que nous dit cette jolie fable, un peu gnangnan sur la fin? Que le Coronavirus, en quelque sorte, a littéralement jailli de l’imagination collective de même que dans le roman de Kōji Suzuki (et le film de Gore Verbinski) Le Cercle, la fillette morte jaillit de l’écran TV pour entraîner le spectateur aux enfers. Une telle «soif d’apocalypse» serait capable de transformer une tasse de camomille en arme de destruction massive.

  • Le journal de pandémie de Slobodan Despot, sous le titre général de «Coronafoirus» paraîtra également dès la semaine prochaine sur le site du magazine Marianne.

  • Article de Slobodan Despot paru dans la rubrique «Le Bruit du Temps» de l’Antipresse n° 226 du 29/03/2020.

    []: https://pixabay.com/users/berntsonlars-6093878/?utm_source=link-attribution&utm_medium=referral&utm_campaign=image&utm_content=2582355

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