Après un entretien historique avec le Saker au lendemain de l’élection de Donald Trump, nous poursuivons notre exploration de cette «franchise» devenue globale avec l’équipe du Saker francophone. Sous sa présentation minimaliste, ce blog antimondialiste est l’une des sources les plus riches et des plus réactives en matière de traduction d’essais et de témoignages venus du monde anglo-saxon. Hervé, l’un de ses animateurs, nous raconte la genèse de cette plateforme d’information et de résistance.

Êtes-vous la première version «étrangère» du blog du Saker, né aux États-Unis?

Oui et non. Oui formellement car c’est en France que la première version francophone a vu le jour. En 2012/2013, un petit groupe de personnes a décidé de traduire les articles du Saker US, en particulier ceux concernant l’Ukraine au moment du Maidan. Puis d’autres se sont joints à l’aventure dont moi et certains du groupe actuel. Début 2014, au moment de l’affaire Charlie, le responsable du site a décidé de fermer le site en quelques jours, une décision liée en partie aux tensions de l’époque en France. A plusieurs, nous avons décidé de relancer l’aventure et l’identité francophone s’est imposée d’elle-même de par les nationalités impliquées, canadienne, suisse, belge et française.

Qu’est-ce qui vous a motivés à lancer votre plate-forme?

Au départ, c’est la continuité d’un élan qui nous semblait à tous nécessaire. Pour beaucoup, c’était la découverte de l’envers du décor, une révélation qui se traduisait par une boulimie de consommation d’informations alternatives et le désir de partager ces informations, notamment avec ceux qui ne possèdent pas la maîtrise des langues étrangères. Avec un peu de recul maintenant, on retrouve souvent ce schéma. Chaque personne qui arrive et propose ses services, est passée par une phase d’observation avant de prendre contact avec nous, avec ce même désir de partager sa force de travail pour démultiplier ses effets par l’intermédiation d’internet. Après le seul critère de participation à notre petite communauté, c’est le travail et la constance dans l’effort.

C’est peut-être aussi une soupape de sécurité personnelle pour sortir de sa frustration quotidienne à contempler le monde tel qu’il est, l’idée que l’on fait un peu avancer le camp de la vérité, même si face au tapis de bombes balancé chaque jour par les médias de grand chemin, comme vous aimez à les appeler, ce n’est qu’une goutte d’eau. Mais vu la hargne actuelle de ces médias, ces quelques gouttes d’eau dans leur océan de mensonges semblent avoir un effet redoutable, fragilisant leurs «narratives». On a à la fois bien conscience de cette dissymétrie et en même temps l’impudence de penser qu’il ne faut rien lâcher, que chaque effort compte et que personne ne sait ni ne peut prédire ce qui fera peut-être pencher la balance de notre côté. Les batailles sont souvent gagnées par des gens ignorant qu’elles étaient ingagnables. J’ai l’audace de croire que le Système est mité de l’intérieur est bien plus fragile qu’on ne l’imagine tous, d’un côté comme de l’autre.

Comment décrivez-vous votre contribution à l’information et au débat dans la sphère francophone?

Le Saker Francophone est un pont qui permet de franchir la barrière des langues, barrière qui peut gêner la compréhension et la coopération entre les peuples; qui peut aussi enfermer les Français dans une analyse franco-française des événements internationaux. Notre but est donc de mettre à portée des lecteurs francophones afin d’élargir leur vision du monde, des textes écrits par des analystes écrivant en anglais. Nous réservons le dimanche pour certains auteurs francophones qui désirent utiliser ce canal. Le succès immédiat du site et le nombre de lecteurs quotidiens montrent que ce pont était largement attendu et cela nous encourage à persévérer dans notre effort.

En plus de notre positionnement antisystème, la variété des traducteurs et de nos recherches personnelles nous amène à traduire des textes reliés à différents bords politiques, du moins tel que définis par le Système, enchaîner un texte défendant l’historique de l’URSS, puis un texte libertarien antiétatiste, presque à l’insu de notre plein gré et au hasard de nos pérégrinations.

C’est quelque chose que l’on a fini par cultiver, l’idée que chaque lecteur quel que soit son parcours peut trouver sur le Saker Francophone des textes renforçant ses idéaux et d’autres les bousculant. On espère que la confiance accumulée permet à certains de lire des textes qu’ils n’auraient pas lus ailleurs, de mieux comprendre des idées qu’ils n’auraient pas crues défendables, comprendre que la connaissance est un long chemin à parcourir, qu’il n’y a pas LA Réponse mais que notre monde est vaste, riche, divers et que d’autres pensent le monde différemment, avec une autre cohérence. Et cela vaut aussi pour nous de l’intérieur, je suis souvent surpris et désarçonné par des textes qui m’obligent à une remise en question permanente. C’est un jeu intellectuel très stimulant.

Quels sont selon vous les textes du Saker francophone les plus influents?

Il est évident que les textes d’actualité brûlante sont les plus lus car ils correspondent aux besoins intellectuels du jour. Hélas notre toute petite structure et notre manque de moyens ne nous permettent pas de coller à l’actualité au jour le jour. On a décidé d’en faire une force et de proposer aussi des textes d’analyse plus profonde, celle qui ne se fait correctement qu’une fois la poussière des événements retombée.

Mais nous ne pensons pas qu’il y ait des textes plus influents que d’autres. La question serait plutôt de savoir ce que les lecteurs ont trouvé en lisant un texte tout comme en lisant votre Drone de l’Antipresse, ce qui fait que leur vision du monde change un peu plus chaque jour, le fait qu’ils ont fini par dépasser un point de non-retour, qu’il y a un avant et un après, quelque chose qui fait qu’ils sont sortis de la matrice. Je pense qu’il existe mille chemins pour arriver à ce but et qu’on ne quitte pas par hasard les médias dominants pour se plonger dans la lecture d’un blog perdu sur la toile. On propose donc un peu de tout, sur l’actualité, l’histoire, la géopolitique, l’énergie, la monnaie, des textes d’analyses… avec, derrière cet apparent joyeux désordre, l’idée que chacun à son niveau, avec ses propres lectures et réflexions, trouve chez nous les quelques pièces du puzzle qui lui manquaient pour permettre d’atteindre ce point de condensation.

Nous sommes aussi une caisse de résonance de sources de qualité comme votre Antipresse que l’on est plusieurs à lire, ou par exemple dedefensa le site de Philippe Grasset que l’on suit «religieusement», par *Moon of Alabama* en ce moment. On ne peut d’ailleurs que vous encourager à continuer l’aventure du Drone et encourager les lecteurs à vous lire et à vous supporter car produire des idées est le carburant de cette révolution «en marche».

Dans le paysage de la réflexion antiglobaliste internationale, quels auteurs recommanderiez-vous de suivre?

Nous traduisons beaucoup le Saker, évidemment notre «guest star», mais aussi James Howard Kunstler (un Américain), Pepe Escobar (un Brésilien), Andrew Korybko (un Russe), Moon of Alabama (un Allemand installé aux États Unis), M. K. Bhadrakumar (un Indien), Brandon Smith (un américain), Ugo Bardi (un Italien), Dmitry Orlov (un Russe ayant longtemps résidé aux États Unis), Paul Craig Roberts (un ancien haut fonctionnaire de l’administration Reagan révolté de voir ce qui se passe dans son pays), Mc Govern et le groupe des VIPS (des anciens analystes de la CIA qui cherchent à contrebalancer l’influence néfaste de ce service de renseignement qui est plus au service du complexe militaro industriel qu’au service du pays et de sa population)….

Mais avec bientôt 6000 textes publiés en 4 ans, il faut reconnaître qu’avec ce format de blog, alimenté quotidiennement, sans parler des milliers d’autres blogs, qui eux aussi forment la nouvelle opinion publique sur internet, nous sommes tous collectivement dominés par la dictature du temps, un désir sans de remplir un vide supposé, d’optimiser nos efforts dans une démarche quasi-machiniste, peut-être poussés par ce Système même auquel nous prétendons nous opposer.

Depuis un ou deux ans, nous avons développé un service différent. En plus des textes quotidiens, nous avons une page des écrivains, ou l’on retrouve des notes de lectures que je vous engage à parcourir pour découvrir des auteurs. La lecture de fond est encore le meilleur moyen de s’approprier une pensée complexe développée sur 300 pages; cela vaut toujours mieux que de parcourir un article, si bon soit-il, pendant quelques minutes.

Il y a aussi une page appelée Thésaurus. On a commencé à y regrouper les auteurs par thèmes, par grille de lecture. L’idée est de permettre à un nouvel entrant de ne pas se contenter de suivre le flux des informations et des analyses mais d’avoir un accès plus direct à la complexité du monde. Au chapitre des grands thèmes, on peut citer Andrew Korybko, géopolitologue Russo-américain qui a développé sa vision du concept de Guerre Hybride et qui surtout l’applique à tous les conflits qui ébranlent le monde. Il a aussi intégré la notion d’arme de migration de masse, un concept géopolitique consistant à déstabiliser une population pour littéralement la jeter sur une autre pour un gain direct ou indirect. On comprend du coup beaucoup mieux la fonction des migrants en tant qu’entité au-delà des personnes à titre individuel. J’ai aussi récemment découvert Chris Hamilton qui élabore des graphiques à base de statistiques démographiques et financières expliquant que la population solvable décroît tendanciellement et que cela va entraîner le système financier dans la tombe.

On propose aussi un travail de fond de Valérie Bugault sur la géopolitique financière et la guerre du droit, une passionnante série du très courageux Ron Unz, American Pravda, sur l’histoire interdite des États-Unis, des textes sur l’histoire des civilisations dont un livre de John Glubb, ancienne petite main de l’Empire Britannique qui finira chef de la Légion Arabe au début du XXe siècle et qui perçoit déjà la fin de l’Empire britannique. Cette page sera enrichie avec le temps avec des synthèses sur les grandes familles de connaissances, l’énergie et la thermodynamique, la finance et la monnaie, les religions, l’histoire avec un grand H et l’histoire des idées politiques, la philosophie. On a même une série sur le complotisme.

Comment voyez-vous le paysage médiatique — «de grand chemin» et altermédias — dans un horizon de 5 ans?

Les médias de grand chemin sont en train de se suicider tout seuls et leurs jours sont manifestement comptés, même sous perfusion. Ils finiront seuls et sans lecteurs. Cinq ans est un horizon fort lointain. Durant nos quatre ans d’existence, le monde a beaucoup changé et le temps s’accélère, les dettes s’accumulent, les équilibres géopolitiques changent, toutes sortes de limites apparaissent et comme personne ne peut transgresser les lois de la physique, du moins pas longtemps, Dame Nature va nous forcer à plus de sagesse. Demain sera sans doute moins haut, moins loin et moins vite. Dans ce cadre, le paysage des médias alternatifs se porte de mieux en mieux malgré le désordre apparent et le manque de moyens. Nous sommes comme les gilets jaunes, à la fois chacun sur notre rond-point et en même temps par moments tous rassemblés sur les Champs-Élysées de l’Internet. Comme les gilets jaunes, le plus grand risque serait de nous institutionnaliser.

Notre multitude est notre meilleur atout, collectivement. Il existe même des mécanismes informels d’autorégulation avec des influences croisées. C’est fascinant à observer. Avec le temps, les solutions et les personnalités émergeront. Cette globalisation tant décriée aura quand même eu pour effet de permettre à un grand nombre de gens partout sur la planète de mieux se découvrir. Il sera plus difficile de nous diviser sur la base de notre ignorance et de nous renvoyer dans les tranchées. Et comme les gilets jaunes, la communauté mondiale de la réinformation apprend de chaque bataille, de chaque tromperie. Le Système a peur, cela se sent. Le vent a tourné. La guerre en Syrie aura été le premier pas et j’espère que l’Histoire retiendra le courage de ce peuple syrien qui aura tenu tête à l’Empire avec pour armes l’entraide, l’honneur, le courage… Et encore une fois, ce sont les Russes qui ont été décisifs, nous sauvant de nous-mêmes.

Personnellement, qu’est-ce qui vous motive à consacrer autant de votre temps à cette mission?

Un jour Edmond Hillary, le vainqueur de l’Everest, à qui un journaliste avait demandé pourquoi il s’était lancé dans l’escalade dangereuse de cette immense montagne, a simplement répondu «Parce qu’elle était là». Je me suis lancé avec le Saker pour la même raison, simplement parce que ce Système monstrueux est là et qu’il doit être vaincu.

La Nature, et les sociétés humaines qui en font partie, ayant horreur du vide ou, pour le dire autrement, étant dans un état permanent de déséquilibre, les individus les plus conscients de ce déséquilibre ressentent alors comme un urgent besoin de faire quelque chose pour retrouver un équilibre. C’est ce besoin urgent, que nous ressentons plus ou moins consciemment, qui nous pousse à consacrer nos heures de loisirs à dénicher et traduire les textes les plus pertinents pour dénoncer l’emprise des médias sur nos esprits, la coercition des banques sur nos finances, le détournement de nos démocraties par les grandes sociétés, le refus des pays occidentaux à abandonner leur état d’esprit impérialiste/colonialiste, comme nous le voyons si bien en ce moment avec leur attitude envers le Venezuela, après la Libye, la Syrie et la longue liste de pays soumis à la prédation occidentale. Le sentiment du devoir accompli, ce sentiment qui nous fait nous sentir à notre place et heureux dans notre époque, est la récompense psychologique de cet effort, l’indicateur nous montrant que nous sommes sur la bonne voie.

Personnellement je ne sais pas si je suis en mission mais je me suis juste «réveillé». Je fais ce qui me semble le plus utile pour ce site et nos lecteurs mais aussi dans ma vie de tous les jours. Mon moteur est de comprendre ce qui pourrait amener le monde ou du moins l’Occident à un point de rupture. Je me suis engagé pour la vie, pour le meilleur et pour le pire. J’avais bien noté le meilleur, je n’imaginais pas que le pire se dresserait devant moi, menaçant ma famille, mon pays, ma civilisation.

Anticiper l’incertitude semble impossible, mais on peut au moins tenter de comprendre le monde sans œillères et sans biais, un luxe de nos jours, et garder l’esprit ouvert au monde dans son incroyable complexité et diversité. Ce qu’il y a de rassurant, c’est que plonger dans ce qui ressemble à une horreur sans fin, ne nous oblige pas à renoncer à nos utopies, nos rêves d’un monde meilleur ni à aimer. Derrière l’horreur se cache partout l’entraide, l’honneur, le courage… Quelle que soit la suite de notre aventure collective, il va falloir s’accrocher et faire le deuil de beaucoup de certitudes. Il n’y a pas de raisons que nos générations ne surmontent pas ce qui nous arrive. On dirait même que les premiers bourgeons apparaissent dans une aube blafarde d’un système qui s’accroche au pouvoir, «en même temps» si je puis dire.

Hervé et l’équipe du Saker Francophone

A voir et lire en complément:

Un démontage du système «de l’intérieur» par un authentique conservateur américain, lucide et cultivé. Où l’on découvre que les Américains auront été les premières victimes de leur propre Empire.

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