Médias et littérature: la même lente agonie!

par | 29.09.2019 | En accès libre, Jean-François Fournier, Presse-Citron

Il y a de ça 200 éditions, nous étions trois à lancer contre vents et marées l’aventure de l’Antipresse: Slobodan Despot (éditeur, écrivain et chroniqueur), notre dessinatrice de presse Maëlle (alias Christelle Magarotto, peintre, écrivain et journaliste), et votre serviteur (écrivain et journaliste). Nous avions donc en commun à la fois une véritable passion pour l’information et un quotidien marqué du sceau indélébile de la littérature. A quoi s’ajoutait un constat unitaire: l’agonie avérée des mondes médiatiques et culturels.

199 numéros plus tard, Slobodan a poursuivi en compagnie d’intellectuels tout aussi critiques: je pense au philosophe et professeur Eric Werner, ou à l’éditeur Pascal Vandenberghe, patron des librairies Payot. Mais malgré l’apport toujours enrichissant de l’Antipresse, rien n’a évidemment changé dans les cercles bien-pensants qui contrôlent, codent et manipulent les moyens de nous informer et de nous cultiver.

L’information?

Elle ne se décline plus qu’en plateformes qui se déchirent à grands coups de buzz similaires, des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) aux sites fourre-tout des chaînes d’état reconverties en médias sociaux (France Télévisions et l’helvétique RTS en sont des exemples navrants au regard de leur passé prestigieux). Nous sommes là sur les terres arides du social cooling, autrement dit de ce nouveau comportement qui voit les socionautes écœurés d’être sans cesse scannés, pour ne pas dire fliqués, sur les réseaux, et qui se sont donc convertis à la seule observation des contenus, quand ce n’est pas purement et simplement à l’autocensure. N’est pas Julian Assange qui veut: guère étonnant que la vérité journalistique ait disparu de ces contenants. Cela dit, cela n’empêche pas les internautes d’être en contact biquotidien avec leurs marques préférées, la marque étant devenue l’étalon or de la galaxie info-conso.

Plus inquiétant encore, les plus récentes études (notamment un rapport signé Harris Interactive) démontrent que l’information tend de plus en plus vers le tout vocal et le tout vidéo. Prenez un texte au hasard dans n’importe quel journal de n’importe quelle médiathèque (il n’y a bientôt plus de kiosques et plus d’acheteurs, d’ailleurs) et vous serez stupéfaits de sa platitude, de sa vacuité et de son formatage. Que personne ne s’étonne ensuite de voir les grands groupes de presse confier des tâches rédactionnelles à leurs IA (intelligences artificielles et robotiques)…

La littérature?

L’Antipresse d’aujourd’hui lui fait la part belle, chanceux amis lecteurs! Mais là encore, il en faudrait beaucoup, beaucoup plus pour que cela trouve un prolongement dans la qualité de la production francophone. Ces trois dernières années, rien ou presque à sauver sur la scène parisienne. Je vous donne quelques titres qui n’engagent que moi pour éviter une attaque de désespoir: En attendant Bojangles, 2016, Olivier Bourdeaut; Arrête avec tes mensonges, 2017, Philippe Besson; Les Furtifs, 2019, Alain Damasio; Sérotonine, 2019, Michel Houellebecq; Kiosque, 2019, Jean Rouaud. Côté Suisse romande, je cherche, je cherche, mais à part les deux derniers Jean-Michel Olivier, Passion noire et Éloge des fantômes (2017 et 2019), et le Vesoul le 7 janvier 2015 de Quentin Mouron, je n’ai pas eu vraiment matière à m’enthousiasmer. On est même à des années-lumière de l’époque glorieuse des Chessex et Haldas! Un vide qu’on peut sans autre étendre aux domaines musicaux (auteur de La Femme et le Pantin et des Requiem Gesänger, le génial compositeur suisse Henri-Louis Matter, récemment décédé, n’a pas de successeurs connus), au théâtre ou à la peinture. Un vide qui date, puisque nous les dénoncions déjà il y a vingt ans, à la veille de la grand-messe de l’Exposition Nationale Suisse, dans un ouvrage collectif que j’avais animé pour les éditions de l’Age d’Homme, et où l’on retrouvait entre autres Haldas, Werner ou Matter.

Médias et littérature: hélas la même lente agonie! L’évidence est totale. Une excellente raison, chères toutes et chers tous, de dévorer votre Antipresse chaque dimanche, et cap sur la 500e!

Jean-François Fournier,

écrivain, journaliste et communicateur

  • Article de Jean-François Fournier paru dans la rubrique «Presse-Citron» de l’Antipresse n° 200 du 29/09/2019.

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