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Olivier Moos a un doctorat en Histoire contemporaine (EHESS et Université de Fribourg). Ses sujets de recherche portent sur les processus de construction identitaire et le comportement social et politique des groupes religieux extrémistes. Il livre ici une réflexion posée sur les idées directrices de la grève des femmes du 14 juin 2019.

Une lecture critique des deux Manifestes pour «la grève féministe et des femmes»

NB. — Ce texte est également proposé aux abonnés de l’Antipresse sous les formats ePub et PDF. Voir Antipresse n° 185.

Disclaimer: ce texte analyse spécifiquement l’interprétation idéologique des milieux féministes militants reflétée dans ces deux Manifestes et la manière dont ceux-ci identifient les causes des disparités dans notre société. Cet exercice est pertinent dans la mesure où les publications de ces milieux font souvent office de répertoire dans lequel slogans et arguments sont puisés par les acteurs associatifs, politiques ou les producteurs d’opinions. Cette lecture critique ne traite pas des différents obstacles rencontrés par les femmes dans la société. Son contenu est indépendant de la question de savoir si telle ou telle manifestation publique est pertinente (ou non). Le texte ne cherche en aucune façon à remettre en cause l’égalité des droits, à réduire la diversité du «féminisme» à ces deux Manifestes, ou encore à défendre un quelconque statu quo.

La presse suisse romande abonde en articles, témoignages et chroniques qui convergent dans leur soutien à la grève féministe agendée pour le 14 juin 2019. Une chose semble en revanche plus rare: le fait de questionner dans quelle mesure les affirmations présentées par les Manifestes des organisatrices sont correctes ou plus plausibles que leur(s) alternative(s). Il existe en effet une riche littérature scientifique qui contredit ou pour le moins nuance leurs principales assertions. Cet article se propose de présenter quelques objections que l’on peut leur adresser.

Les raisons de cette mobilisation — lesquelles bien sûr n’épuisent pas les différentes motivations individuelles des participant(e)s — ont été articulées dans un Manifeste rédigé par un ensemble de Collectifs romands en décembre 20181, et un Manifeste dit «académique» mis en ligne en avril 20192.

Le premier est une liste cumulative de revendications, affirmations et griefs de toute sorte, touchant à la question des identités de genre, des disparités économiques, de l’écologie, du capitalisme ou encore du statut des migrantes. Le second se concentre plus précisément sur les Hautes Écoles et Universités suisses et présente un cahier des doléances plus précis, décliné en vingt points.

Ces deux Manifestes s’articulent fondamentalement sur les mêmes présupposés. Leur assise théorique peut se décomposer en 4 propositions:

  1. Il est possible d’inférer l’existence de discriminations à partir de l’observation des disparités de distribution entre hommes et femmes dans les positions de pouvoir et de prestige.

  2. Ces discriminations sont principalement ou totalement causées par une matrice socioculturelle, c’est-à-dire un ensemble de normes et de croyances, fondamentalement patriarcales et oppressives, qui contraignent les sexes dans des rôles et déterminent leurs choix.

  3. Il n’existe pas, en moyenne, de différences de tempéraments, de propensions ou de préférences entre hommes et femmes; la seule variable pouvant expliquer les disparités dans la société doit donc être socioculturelle (le sexisme).

  4. La persistance de ces disparités prouve que l’égalité des droits et des opportunités ne suffit pas: l’État doit donc introduire un ensemble de contraintes et de régulations dont le but est d’obtenir une «égalité des résultats», à savoir une distribution rigoureusement égale entre les genres, pour le moins dans les positions susmentionnées.

Disparité n’implique pas discrimination

Le premier point révèle la tentation d’expliquer les causes d’un certain nombre de disparités dans nos sociétés à partir de la seule variable socioculturelle. La chose est régulièrement illustrée par l’ubiquité du slogan que la disparité salariale moyenne entre hommes et femmes prouve discrimination et sexisme.

En Suisse, cette disparité est de 19.6 % dans le secteur privé et de 16.7 % dans le public (18.3 % pour l’ensemble de l’économie). Celle-ci est souvent associée à deux autres disparités, celle de la sous-représentation des femmes dans les directions d’entreprises et les conseils d’administration (23.9 %),3 ainsi que dans les institutions politiques (Conseil Fédéral, national et des États: 42.9 %, 32 % et 15.2 %)4. La conclusion qui en est tirée est que la cause de ces disparités doit être une discrimination à l’endroit des femmes, un marché du travail déficient et l’omniprésence des biais sexistes.

Or non seulement l’existence d’une disparité ne nous dit rien de ses causes, mais encore même la présence de discriminations explicites ne permet pas toujours d’expliquer totalement les variations d’une disparité.

Illustrons ce point avec le régime de l’apartheid en Afrique du Sud (1948-1990s): dans un marché contraint légalement de limiter le nombre de Noirs dans un certain nombre d’industries et d’interdire leur promotion au-dessus d’un certain niveau, le pourcentage des Noirs engagés dans ces industries pouvait néanmoins parfois dépasser celui des Blancs. Ce qui signifie que, même dans un contexte où les discriminations sont explicites et structurelles (ségrégation spatiale, éducationnelle, politique, etc.), la cause principale de ces variations dans différents secteurs de la société ne peut pas être simplement déduite de l’existence d’une discrimination légale ou du racisme des acteurs. La raison principale de ces variations est que le coût des discriminations s’exerçait différemment selon les secteurs: les contraintes et incitations institutionnelles (répondre à la demande d’un électorat strictement Blanc) étaient différentes des contraintes et incitations d’un marché compétitif dans lequel discriminer à l’embauche pouvait se révéler très coûteux.5

Inversement, même dans un environnement professionnel ne laissant virtuellement aucune place à l’arbitraire individuel ou aux discriminations institutionnelles, des disparités salariales entre employés hommes et femmes peuvent émerger. Les économistes Natalia Emanuel et Valentin Bolotnyy (Harvard) ont analysé les données administratives des conducteurs/trices de bus et de trains du Massachusetts Bay Transportation Authority (MBTA), une institution dans laquelle hommes et femmes font le même travail, reçoivent une rémunération horaire similaire, et sont promus en fonction de la séniorité. Dans un tel contexte, expliquer la disparité des revenus moyens entre les sexes en invoquant les biais du sexisme ne fait guère de sens. L’analyse des deux économistes a révélé que le facteur clef était bien les choix individuels: les femmes prennent plus de jours chômés, font moins d’heures supplémentaires et évitent les créneaux horaires les plus pénibles (et les plus rentables).6

Même dans le champ politique, plus sujet à l’influence de l’idéologie que le marché, et donc a priori plus enclin à être impacté par les stéréotypes de genre7, il n’est pas évident que la sous-représentation des femmes soit principalement causée par les biais sexistes. Les politologues Danny Hayes et Jennifer Lawless ont récemment analysé plus de 400’000 publicités électorales, 50’000 Tweets, 10’000 articles de journaux locaux et mené un sondage auprès de 3’000 citoyens américains. Ils ont observé que les candidats masculins et féminins parlent des mêmes sujets, reçoivent une couverture médiatique similaire dans la presse locale et sont évalués en fonction de leur affiliation politique plutôt que de leur sexe. Leur analyse conclut que les femmes sont sous-représentées essentiellement en raison du fait qu’elles sont beaucoup moins enclines à se lancer en politique.8

Bien sûr, il est possible de repousser le goal post et d’arguer que c’est en raison des stéréotypes de genres assignés par la société en amont que les femmes privilégient en aval qualité de vie et famille, ou qu’elles associent le pouvoir politique à un rôle plus typiquement masculin que féminin. C’est plausible mais nous verrons plus bas qu’il y a de bonnes raisons de douter que ces préférences soient principalement causées par des facteurs socioculturels (ce qui ne signifie pas, évidemment, que ceux-ci n’ont aucun impact).

Identifier les causes de ces disparités exige donc une analyse multivariable en contrôlant l’ensemble des facteurs qui vont influencer la distribution. Sur le marché du travail, ces variables sont l’âge, le statut marital, le type de travail, le domaine d’activité, l’expérience professionnelle, l’intensité et les horaires, la mobilité, la productivité et création de valeur, les interruptions professionnelles et le temps partiel, etc.

Consécutivement à cette analyse, il reste un écart résiduel qui peut varier selon les méthodes mais qui demeure beaucoup plus modeste (44.1 % des 18.3 %9 pour 2016, à savoir 8 %) que les 20 % si souvent cités. Il est bien sûr légitime de formuler l’hypothèse que le sexisme puisse être un des facteurs non mesurés expliquant cet écart résiduel de 8 %, mais ici encore la même discipline devrait s’imposer: même après l’épuisement des variables susmentionnées, l’écart résiduel ne permet pas pour autant d’inférer automatiquement l’existence de discriminations.

Les deux Manifestes pour la grève du 14 juin 2019 font arbitrairement d’un ensemble de problèmes réels (sexisme, harcèlement, violences domestiques, distribution sexiste des tâches domestiques10, discrimination implicite à l’embauche11, etc.) la cause globale des disparités de distribution des sexes dans la société, en traitant une hypothèse comme un fait démontré. Malheureusement, le cumul d’exemples individuels ne suffit pas à valider une théorie, pas plus que l’addition de troncs ne crée une forêt.

Ni la disparité salariale moyenne, ni l’écart restant après l’analyse multivariable, ne permettent de mesurer une amplitude du sexisme dans la société ou une discrimination systémique à l’encontre des femmes en tant que groupe. Tout au plus, ces disparités justifient de s’interroger si et dans quelle mesure les biais sexistes jouent un rôle dans ces disparités.

Déterminisme socioculturel et oppression

Nous proposons ici que la notion d’une matrice socioculturelle causant les disparités est un raisonnement fallacieux: un déterminisme socioculturel est postulé a priori comme nécessaire afin d’expliquer la perpétuation des disparités au sein des sociétés où existent une égalité des droits, disparités dont l’existence prouve en retour la validité du postulat d’un déterminisme socioculturel.

Cette nécessité est la conséquence d’une croyance répandue, plus particulièrement et souvent sélectivement12 dans les milieux progressistes13 d’où sont issus les militances féministes, que la nature humaine est hautement flexible et très largement déterminée par l’environnement socio-culturel.14

L’idée est que, toutes choses étant égales par ailleurs, si nous éduquions les enfants dans un milieu strictement égalitaire, purgé de tout stéréotype de genre, délivré des normes et récits distinguant le masculin du féminin, les différences que nous observons entre hommes et femmes non seulement disparaîtraient mais la société se nivellerait aussi selon une distribution proportionnellement égale des sexes. Les choix que les hommes et les femmes font ne sont pas vraiment les leurs, nous suggère-t-on, dans la mesure où la société leur «assigne» une fonction et un statut à partir d’un ordre oppressif15 patriarcal. Sans ce dernier, ces choix se distribueraient proportionnellement entre les deux sexes.

C’est probablement cette conviction qui permet au Manifeste «académique» de déclarer que le seul résultat acceptable est une distribution rigoureusement égale entre hommes et femmes dans tous les postes professoraux des Universités et Hautes Écoles suisses16. Ses auteurs affirment que l’absence de cette stricte égalité statistique a des «conséquences fondamentales» (négatives, on imagine) sur la production et la transmission du savoir. S’ensuit logiquement que l’État doit contraindre les institutions à appliquer le principe de l’«égalité des résultats» à l’aide de quotas et de régulations. C’est d’ailleurs à la fois la première et la dernière exigence17 des vingt doléances listées dans le Manifeste en question.

Cependant, on peut s’interroger: quelles preuves possède-t-on qu’une distribution rigoureusement égale des sexes dans les corps professoraux des Universités et Hautes Écoles produira un savoir plus… précis? plus pertinent? que la distribution moyenne actuelle de 66 % et 34 %18? Si la mixité des genres dans les entreprises semble globalement corréler positivement avec les performances19 (ce qui ne signifie pas nécessairement une relation causale entre mixité et performance20), cela ne permet pas pour autant d’inférer que l’imposition de quotas de genre aura nécessairement le même effet sur les performances de ces entreprises,21 ni que l’imposition d’une égalité statistique entre hommes et femmes dans le corps enseignant des Universités et Hautes Écoles aura nécessairement un impact positif sur la production du savoir (l’impact pourrait être neutre ou négatif).

Il serait également intéressant de faire une projection des coûts humains que l’application de ce genre d’ingénierie sociale pourrait potentiellement engendrer. Car il semble en effet que le Manifeste «académique» nous propose de troquer inégalité des résultats pour injustice à géométrie variable dans la mesure où cette politique implique nécessairement une discrimination à l’encontre des candidats du sexe statistiquement majoritaire. Compte tenu de la croissante participation féminine dans le secteur tertiaire, ce sont à terme probablement les femmes qui devront souffrir de ces limitations.

Se pourrait-il que l’introduction d’une série de contraintes pour plier ces institutions à une utopie égalitaire risquerait au contraire d’entraîner sur le long terme une péjoration du dit savoir, de la même façon que des contraintes idéologiquement motivées imposées à l’économie peuvent avoir des conséquences négatives pour l’innovation, la mobilité sociale ou encore la création de richesse? Plus largement, il y a en effet de bonnes raisons de s’inquiéter des effets potentiellement pervers que les discriminations positives, aussi bien intentionnées soient-elles, peuvent avoir sur une société.22

Certes, il n’est pas impossible que cette «égalité des résultats» puisse être imposée sans trop de dommage dans un certain nombre d’institutions publiques à faible compétitivité ou productivité mais, compte tenu de l’inquiétant antilibéralisme qui infuse les deux Manifestes et la logique même de leur argumentation, il est très probable que les pétitionnaires veuillent voir cette formule appliquée à tous les secteurs de la société (ou, au moins, aux positions de pouvoir ou de prestige).

L’École Polytechnique de Lausanne compte parmi les Universités les plus prestigieuses au monde pour la qualité de son éducation et de sa recherche. En 2017, l’institution avait pourtant «seulement» 29 % de doctorantes et 12 % de professeures associées et ordinaires.23 Il est permis de contester qu’il existât une corrélation entre le pourcentage de distribution des sexes (et non la mixité) et la qualité du savoir produit, à tout le moins dans les sciences dures.

Il n’est pas invraisemblable que le sexisme puisse être un des facteurs expliquant cette disparité, par exemple en invoquant le fait que les matières mathématiques et techniques sont culturellement associées à un domaine «masculin» et possiblement rejetées par un grand nombre de jeunes filles dans leur choix d’étude pour cette raison. Cependant, il s’agirait de prouver que 1. cette association de genre n’est pas majoritairement due au fait qu’hommes et femmes ont en moyenne des propensions et des intérêts différents et 2. que ces propensions et intérêts sont causés par la socialisation.

Or la littérature scientifique suggère qu’il y a lieu de douter que la socialisation cause les variations observées entre les sexes et qu’elle puisse largement expliquer ces disparités:

Le directeur du Centre for Culture & Evolution de la Brunel University, David Schmitt, souligne que les différences psychologiques entre les sexes sont en fait plus larges dans les sociétés où la socialisation des rôles est plus égalitaire et où l’équité socio-politique est plus grande.24 En d’autres termes, plus une société devient égalitaire (c’est-à-dire nivelle les facteurs environnementaux qui peuvent limiter le libre choix individuel), plus les facteurs psychologiques/biologiques se maximisent (ce qui est logique), et plus la disparité entre hommes et femmes tend à s’accroître et à graviter dans la direction des rôles sexuels «traditionnels» (ce qui est a priori paradoxal).25

C’est ce que l’on appelle le Gender-Equality Paradox.26 Dans les pays avec le plus haut degré d’égalité entre les sexes (Finlande, Norvège, Suède), on observe une augmentation des disparités, surtout entre le champ de la médecine et des soins, et celui des sciences, technologie, ingénierie et mathématique (STEMs), disparité proportionnellement plus importante que dans un certain nombre de sociétés nettement moins progressistes. Les facteurs expliquant ces variations sont divers (l’existence d’un État providence réduisant le coût du choix de carrières à plus faible revenu en est un) mais il n’en demeure pas moins que si l’hypothèse d’une causalité socioculturelle était correcte, c’est l’inverse que nous devrions observer: une diminution des disparités.

Les auteurs des deux Manifestes butent contre un dilemme: soit les individus naissent parfaitement égaux dans leurs capacités, tempérament et propensions, et l’imposition d’une «égalité des résultats» revient à corriger les effets arbitraires de socialisation et refléter cette égalité naturelle; soit les individus naissent inégaux dans leurs capacités, tempérament et propensions, et cet interventionnisme social revient à violer les principes de mérite et de liberté.

Or les recherches en psychologie et biologie évolutionnaires nous indiquent qu’hommes et femmes diffèrent27 dans les domaines au sein desquels ils ont fait face à différents problèmes d’adaptation dans l’histoire de l’évolution humaine, et inversement sont similaires dans tous les domaines où les deux sexes ont fait face aux mêmes défis d’adaptation.28

Un grand nombre de ces différences ne sont pas produites par un environnement socioculturel spécifique et se retrouvent à travers les cultures. À titre illustratif: en moyenne,29 les hommes tendent à mettre plus d’emphase sur l’apparence de leur partenaire tandis que les femmes mettent plus d’importance sur le statut et la richesse de leur compagnon;30 en moyenne les hommes commettent beaucoup plus d’agressions violentes que les femmes et sont en retour majoritairement les victimes de ces violences;31 en moyenne les hommes sont plus intéressés par des métiers portant sur les objets tandis que les femmes par des occupations impliquant des personnes32.

Si l’hypothèse que hommes et femmes naissaient similaires avant d’être déterminés par l’arbitraire socioculturel était valide, nous devrions observer des cultures où les femmes sont plus intéressées que les hommes à avoir des relations sexuelles sans lendemain, iraient à la guerre pendant que leurs maris s’occupent des enfants, ou encore des sociétés où les hommes élèvent majoritairement ces derniers. Les différences psychologiques standards entre les sexes, ainsi que l’exemple du Gender-Equality Paradox cité plus haut le suggère, ne devraient pas persister quand l’environnement travaille à les corriger. Si elles persistent, ce n’est pas en raison du «patriarcat oppressif» mais plus probablement parce qu’elles sont en large partie «naturelles»,33 c’est-à-dire associées à certaines hormones: la testostérone, par exemple, est liée à une variété de traits que l’on retrouve plus communément parmi la population mâle (agression, compétitivité, prise de risque, dominance, impulsivité et recherche de statut). Notons que ces mêmes différences entre les sexes se retrouvent parmi beaucoup de mammifères non humains. Personne de raisonnable n’arguerait que si, par exemple, les kangourous mâles sont plus agressifs que les femelles, c’est en raison de leur socialisation et de leur culture.34

En ignorant — pour une affaire de goût ou pour des raisons idéologiques — ces facteurs non socioculturels, le militantisme féministe échoue à identifier la diversité des causes contribuant à expliquer les disparités dans la société. Puisque ces dernières sont vues comme arbitrairement produites par la socialisation et les biais sexistes, et que les humains et la société sont conçus comme infiniment malléables et infiniment perfectibles, toutes les disparités représentent autant de problèmes que l’on doit résoudre à l’aide de solutions politiques.

À mauvais diagnostic, mauvaise médecine. Il nous semble qu’une conception un peu plus «pessimiste» mais aussi plus réaliste des causes de ces disparités, inviterait plutôt à choisir une approche articulée sur le compromis, c’est-à-dire cherchant à améliorer ce qui peut l’être tout en balançant prudemment coûts et bénéfices.

  • Article de Olivier Moos paru dans la rubrique «Désinvité» de l’Antipresse n° 185 du 16/06/2019.

  1. https://ssp-vpod.ch/downloads/campagnes/greve-des-femmes-19/manifeste-pour-la-gre-ve-fe-ministe-et-des-femmes-14-juin-2019.pdf 
  2. https://www.feminist-academic-manifesto.org/?lang=fr 
  3. https://business-monitor.ch/fr/reports/gender-equality-2019 
  4. https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/politique/elections/femmes.html 
  5. Thomas Sowell, Discrimination and Disparities, Basic Books, 2018, pp.36-37.> 
  6. https://scholar.harvard.edu/files/bolotnyy/files/be_gendergap.pdf 
  7. Par exemple, aux États-Unis, un sondage réalisé par le Pew Research Center (2014) révèle que la majorité des Américains pensent que la raison qui explique pourquoi si peu de femmes sont élues réside dans les biais de genre: 66 % des sondés estiment que le pays n’est pas prêt à élire une femme aux plus hautes positions politique et 62 % sont d’accord avec l’affirmation que les candidates femmes sont soumises à des standards plus élevés que les hommes. Cf. https://www.pewsocialtrends.org/2015/01/14/chapter-3-obstacles-to-female-leadership/ 
  8. Danny Hayes and Jennifer L. Lawless, Women on the Run: Gender, Media, and Political Campaigns in a Polarized Era. New York, Cambridge University Press, 2016. 
  9. https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/travail-remuneration/salaires-revenus-cout-travail/niveau-salaires-suisse/ecart-salarial.html 
  10. https://theconversation.com/census-2016-women-are-still-disadvantaged-by-the-amount-of-unpaid-housework-they-do-76008 
  11. Cf. Marco Salvi (sld.), Parité salariale: le marché du travail n’est pas défaillant, Avenir Suisse, 2015, pp. 29-30. 
  12. Dans le sens où le recours à la biologie ou la génétique pour contribuer à expliquer une disparité est rejeté dans les cas où les résultats semblent entériner (« naturaliser» en quelque sorte) des inégalités entre individus ou groupes différents. Il est fort possible que ce soit la peur du glissement du descriptif (science) au normatif (politique) qui motive ce scepticisme envers certains résultats des recherches en sciences naturelles. Cf. Mark Horowitz, Anthony Haynor et Kenneth Kickham, «Sociology’s Sacred Victims and the Politics of Knowledge: Moral Foundations Theory and Disciplinary Controversies», The American Sociologist, vol. 49, n°4, décembre 2018, pp. 459-495; Nathan Cofnas, «Science Is Not Always “Self-Correcting”: Fact-Value Conflation and the Study of Intelligence», Foundations of Science, vol. 21, n°3, 2016, pp. 477-492. 
  13. Cf. inter alia Thomas Sowell, The Quest for Cosmic Justice, 1999; Charlotta Stern, «Does political ideology hinder insights on gender and labor markets?», Ratio Working Paper n°275, 2016. 
  14. Cf. Steven Pinker The Blank Slate: The Modern Denial of Human Nature, 2002. Voir aussi: Mark Horowitz, William Yaworsky et Kenneth Kickham, «Whither the Blank Slate? A Report on the Reception of Evolutionary Biological Ideas among Sociological Theorists», Sociological Spectrum 34(6), novembre 2014. 
  15. La question «comparé à quelle société réelle?» devrait suffire à dégonfler cette hyperbole. Tout comme les apologètes du Communisme tout au long du XXe siècle, le militantisme féministe utilise l’utopie comme étalon de mesure d’une «juste» société. Si tout est oppression, rien ne l’est. 
  16. « Jusqu’à ce que 50 pourcent des postes professoraux soient occupés par des femmes dans toutes les disciplines, chaque université et haute école suisse doit pourvoir les postes professoraux nouvellement mis au concours par des femmes à hauteur de 50 pourcent». L’astérisque signifie «toute personne qui n’est pas un homme cisgenre (soit un homme qui se reconnaît dans le genre qui lui a été assigné à la naissance)». Cf. https://www.feminist-academic-manifesto.org/?lang=fr 
  17. « […] nous exigeons des mécanismes et des mesures de contrôle réels et contraignants pour mettre en œuvre l’égalité des genres», idem
  18. https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/education-science/personnel-institutions-formation.html 
  19. Vicki W. Kramer, Alison M. Konrad et Sumru Erkut, Critical Mass on Corporate Boards: Why Three or More Women Enhance Governance (2006) : https://www.wcwonline.org/pdf/CriticalMassExecSummary.pdf 
  20. Voir les recherches de la professeure Renee Adams, Australian School of Business: https://papers.ssrn.com/sol3/cf_dev/AbsByAuth.cfm?per_id=248065 
  21. Marcus Noland, Tyler Moran, and Barbara Kotschwar, Is Gender Diversity Profitable? Evidence from a Global Survey, Peterson Institute for International Economics, 2016. 
  22. Les politiques préférentielles, même lorsqu’elles sont explicitement définies comme temporaires, tendent non seulement à persister mais aussi à étendre leur portée; parmi les groupes récipiendaires des traitements préférentiels, les bénéfices tendent à profiter disproportionnellement aux membres déjà les plus privilégiés des groupes en question; la polarisation politique ou sociale tend à s’accroître dans le sillage de ces programmes en raison de la réaction négative des groupes ne profitant pas de ces derniers. Cf. Thomas Sowell, Affirmative Action Around the World: An Empirical Study, Yale University Press, 2004. 
  23. https://equality.epfl.ch/wp-content/uploads/2018/07/GenderMonitoring_EPFL_fr.pdf 
  24. «The Evolution of Culturally-Variable Sex Differences: Men and Women Are Not Always Different, but When They Are…It Appears Not to Result from Patriarchy or Sex Role Socialization», The Evolution of Sexuality, 2014, pp. 221-256. 
  25. Mac Giolla et Petri Kajnoius, «Sex differences in personality are larger in gender equal countries: Replicating and extending a surprising finding», International Journal of Psychology, septembre 2018. 
  26. Gijsbert Stoet et David C. Geary, «The Gender-Equality Paradox in Science, Technology, Engineering, and Mathematics Education», Psychological Science, vol. 29, n°4, 2018, pp. 581-593. 
  27. La plupart des différences entre les sexes sont relativement modestes au centre de la distribution mais ces différences sont beaucoup plus larges à ses extrémités. Cf. Steve Stewart-Williams et Andrew G. Thomas, «The Ape That Thought It Was a Peacock: Does Evolutionary Psychology Exaggerate Human Sex Differences?», Psychological Inquiry: An International Journal for the Advancement of Psychological Theory, 24:3, 2013, pp.137-168. 
  28. David Michael Buss et David P. Schmitt, «Evolutionary Psychology and Feminism», Sex Roles 64(9), 2011, pp. 768-787. 
  29. Cela ne signifie pas que «les hommes sont X et les femmes ne le sont pas» ou que «la plupart des hommes sont X et la plupart des femmes ne le sont pas». Quand on écrit par exemple que «les hommes sont plus X que les femmes», cela signifie que femmes et hommes se trouvent virtuellement à tous les niveaux de X mais que le petit nombre d’individus très hauts en X sont majoritairement des hommes et que le petit nombre très bas en X sont majoritairement des femmes (les deux extrémités de la distribution). 
  30. David Buss, Evolutionary Psychology: The New Science of the Mind, 5e éd., 2016, pp. 105 et suiv. 
  31. http://www.unodc.org/documents/gsh/pdfs/2014_GLOBAL_HOMICIDE_BOOK_web.pdf (p. 13) 
  32. Rong Su et James Rounds, «Men and Things, Women and People: A Meta-Analysis of Sex Differences in Interests», Psychological Bulletin 135(6), 2009, pp.859-84. 
  33. Dans le sens du rapport inné versus acquis. Il est important de souligner que le facteur génétique est de nature probabilistique et non déterministique. Nous ne remplaçons pas un déterminisme socio-culturel par un déterminisme biologique. À ce sujet voir le généticien comportementaliste Robert Plomin (King’s College London), Blueprint: How DNA Makes Us Who We Are, Allen Lane, 2018. 
  34. Steve Stewart-Williams, The Ape That Understood The Universe: How the Mind and Culture Evolve, Cambridge University Press, 2018, pp. 116-117.