Nathalia Brignoli: Quand la libération aboutit à son contraire

par | 4.03.2018 | En accès libre, Passager clandestin

Notre désinvitée de l’Antipresse n° 105 revient avec une synthèse de ces «belles idées» du temps qui nous conduisent tout droit à une société policière. Nathalia L. Brignoli est l’auteur d’une enquête remarquable sur les rapports hommes-femmes à notre époque: Le chaos de la séduction moderne (éd. Favre).

Le corps, la liberté et le désir: 1970-2018. Chronique d’un puritanisme annoncé.

Depuis l’émancipation féminine, les femmes ont connu un véritable bouleversement. Libération sexuelle, couple, travail, rapport au corps, rien n’a échappé à ce changement. Or ce que l’on nomme progrès et libération ressemble à une nouvelle tyrannie. Petit retour en arrière et du côté des militantes du nouvel ordre moral «Libérons la parole», hashtag #BalanceTonHypocrisie

De façon incontestable, les années 1970 ont tracé les chemins de la liberté pour les femmes. D’une part en les libérant du carcan du mariage bourgeois, grâce à l’influence des premiers courants féministes, et d’autre part par le droit à l’avortement, qui instaura le droit à disposer librement de son corps et du contrôle de la procréation. Dans notre société occidentale, la plupart des femmes bénéficient de ces droits obtenus: après le droit de vote, la contraception, l’IVG, et l’accès massif au travail.

Liberté et transgression

Dans les années 1970, on voulait changer le monde et la société: on prônait la liberté totale du corps, qui devait servir avant tout à l’expérimentation et à la jouissance; on s’autorisait tout et n’importe quoi, du moment qu’on y trouvait du plaisir, aidés par la musique et d’autres substances en vogue. L’écrivain Yann Moix décrit ces années ainsi: «Le mur à abattre: le couple. L’amour doit s’arracher de cette camisole et être «libre» à son tour. On essaiera l’amour à plusieurs, moins «bourgeois» que l’amour à deux.» (Paris Match, août 2017). Mot d’ordre des années 1970: transgression. De grands auteurs dits libertins comme Sade et Bataille ont exalté cette transgression liée à la perte des limites et à l’exaltation des excès du corps, pour pouvoir permettre l’accès à l’imaginaire. Ces auteurs furent détestés par les féministes. Pourquoi? Ils prônaient un dérèglement des sens et du corps, en lien direct avec des principes commandés par l’imaginaire, alors que les féministes et toutes les militantes du nouvel ordre moral demeurent dans une idéologie rigide, qui veut contrôler et renier le corps. «Mon corps m’appartient» lançait le slogan, plus actuel que jamais. Elles assènent des certitudes, balancent, dénoncent sur Tweeter, le nouveau tribunal populaire autoproclamé, et décrivent sans l’ombre d’une nuance un enfer patriarcal où la séduction et la violence du désir masculin se doivent d’être éradiqués, un monde où l’on ne trouve plus que des porcs et des victimes. Tout récemment, certaines ont affirmé, suite à des sondages à qui l’on fait dire n’importe quoi, qu’un homme sur deux serait un agresseur sexuel. Dans ce monde atroce peuplé de harceleurs et de prédateurs condamnés d’avance par les réseaux sociaux, qui ressemble à un «disque à une face» (c’est ainsi que l’écrivain Scott Fitzgerald décrivait les États-Unis) les femmes sont bien sûr toutes des saintes; aucune ne peut être soupçonnée de cruauté, d’esprit de vengeance, de dissimulation, de manipulation, ni même de perversion. Et si vous contestez cette libération hypocrite de la parole, ce torrent haineux de la délation lancé par la journaliste Sandra Muller avec le hashtag #BalanceTonPorc, gare à vous! Les hommes — déjà castrés depuis un bon moment — font désormais profil bas, et on les comprend: aucun homme n’aurait envie de subir l’opprobre collective en prenant le contre-courant du tsunami hystérique, ni d’émettre le moindre avis sur les problèmes à la fois éthiques (dénonciation) et juridiques (diffamation) que pose la formulation du hashtag #BalanceTonPorc. C’est ce qui est arrivé aux quelques femmes qui ont voulu défendre un autre point de vue, en dénonçant la délation et en défendant le droit d’être importunées, avec une tribune publiée dans Le Monde: l’actrice Catherine Deneuve, l’écrivaine Catherine Millet et la journaliste Élisabeth Lévy, avec une centaine de cosignataires, ont été vivement insultées et traitées de complices des violeurs. Les néoféministes, plus sectaires que jamais, pensent libérer les femmes en imposant ce nouvel ordre moral et en niant les différences biologiques et sexuelles (toujours l’idéologie de déconstruction LGBT et les théories du genre visant à rendre les hommes et les femmes interchangeables). Les néoféministes devraient lire Le jihadisme des femmes (Fethi Benslama et Farhad Khosrokhavar, Seuil) qui explique pourquoi le jihadisme des femmes prend de l’ampleur et pourquoi elles choisissent Daech. Ces femmes on une vision romanesque de l’amour, elles veulent le mariage et les enfants, refusant la précarité du couple moderne instable et des relations conjugales de leurs parents. Elles dénigrent les jeunes hommes d’aujourd’hui, qu’elles jugent immatures et incapables d’engagement, et pour elles, un homme qui combat, qui s’expose à la mort est viril et sérieux. On peut se demander dans quel camp se situe la régression, quand on définit comme «tournant historique» la loi sur le harcèlement de rue annoncée par le président Macron. Les néoféministes n’ont pas lu non plus Sade et Bataille, qui apportaient d’autres moyens bien plus subtils pour découvrir la véritable liberté, en s’affranchissant de tous les rôles traditionnels, des déterminismes, des règles sociales et de la nature. En liant la tête et le corps, dans la mesure où la connaissance ne sert jamais qu’à la jouissance.

De la jouissance à la performance et au contrôle

Dès les années 1980, c’est la performance qui compte: il faut réussir, performer, devenir une wonder woman, et le corps se doit d’être aussi compétitif que tonique, influencé par la mode de l’aérobic et du jogging. Il n’est plus le lieu du plaisir mais devient un capital-santé à ménager, on veut un corps efficace. Mais c’est vers le milieu des années 1980, avec l’apparition du sida, «la nouvelle peste» que le climat s’assombrit, en scellant définitivement le sexe à l’angoisse de la mort et à la peur, donc à la nécessité de contrôle et de vigilance. Les années débridées étaient bien loin!

Désormais, l’obsession de la santé et de la nourriture saine (végétarien, bio, vegan) s’est étendue de façon large, couplée à l’injonction écologiste de sauver la planète.

Le corps est devenu désormais le lieu du contrôle, il faut le préserver, et le garder en forme dans un souci de rendement capitaliste (travail) et éternellement jeune et séduisant (pour défier le temps et répondre aux critères imposés par le marché), tout en le mettant à l’abri des harceleurs qui peuplent le patriarcat, relent du monde ancien vomi par les féministes, les nouvelles idiotes utiles du capitalisme et de la société de consommation.

Emplois du temps draconiens, triples vies (maison, travail, enfants) et contrôle absolu du corps: quid du rêve, du temps perdu, de la nonchalance, et de… la liberté? Dans une société hyperconnectée, violente, au rythme de plus en plus rapide et où les femmes font désormais tout comme les hommes, — travailler, fumer, conquérir et chasser — il est permis de penser que notre liberté véritable s’est peut-être réduite comme une peau de chagrin…

C’est pourquoi notre rapport au corps et à l’érotisme est en cela vital qu’il détermine jusqu’à nos choix idéologiques, dans le contexte d’une société de capitalisme sexuel décrite par Houellebecq déjà 1994 dans Extension du domaine de la lutte, qui prône la liberté pour faire circuler des marchandises et des règles rigides. Un capitalisme sexuel qui induira à la fois la mort du désir par trop d’objets de désir, et par la castration du désir masculin imposée par le néopuritanisme, que l’immense essayiste Philippe Muray évoquait déjà en 1991, dans L’Empire du Bien.

Ces grands auteurs visionnaires prononçaient leurs sentences hors du tribunal de Tweeter.

 «La transgression lève l’interdit sans le supprimer. Elle le maintient pour en jouir» (Georges Bataille)

  • Article de **** paru dans la rubrique «Désinvité» de l’Antipresse n° 118 du 04/03/2018.

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