Une journée dans le quartier général de l’Union européenne.

_Hommage à Stanislaw Lem_

1

J’étais censé participer à une conférence au Parlement européen. Je me suis levé au milieu de la nuit et suis descendu de mes Alpes sous un firmament net comme de la glace. Il fallait prendre à Genève le vol EasyJet de six heures du matin, la navette des fonctionnaires internationaux. Dans l’avion, je me suis rappelé Edward Limonov, dont j’avais jadis publié un volume de chroniques à L’Age d’Homme, dans ma collection « La Fronde ». Il y racontait la vision qu’il avait eue dans un shuttle New York-Boston. Des bureaucrates, des représentants et des businessmen américains s’y alignaient en rangs d’oignons, mais Limonka, tout d’un coup, n’a vu que des rats géants, leurs queues se faufilant par la jointure des sièges. J’ai compris, vingt ans plus tard, la panique qu’il a ressentie. La troupe que les jets convoient d’un hôtel international à l’autre, de symposium en colloque et de commission en meeting, est à l’humanité ce que les sticks surgelés sont au poisson. Non que ces êtres, pris chacun pour soi, dans le cadre de leur famille, soient des produits industriels. Mais le conditionnement professionnel auquel ils se prêtent les réduit à de pures fonctions. C’est banal à dire, mais c’est chaque fois poignant à constater. Un jeune loup en costume rayé occupant le siège du milieu devant moi avait avisé une place libre, deux rangs plus haut, côté couloir. Il a désigné la place visée à l’hôtesse d’un geste arrogant de l’index qu’on ne peut reproduire que si l’on a été éduqué à considérer tous les êtres de rang inférieur comme des chiens. Cela signifiait : « Je réserve cette place », mais aussi : « Je m’étonne que vous ne me l’ayez pas spontanément proposée ». Sans même attendre l’autorisation, sans un regard aux deux personnes qui l’encadraient, il a ramassé pardessus et mallette et s’en est allé occuper le siège plus spacieux.

Comme souvent, le capitaine a pris la parole. Mais celui-ci était volubile et presque lyrique. Il a parlé de la splendeur des montagnes à nos pieds et des reflets du soleil sur les pointes saupoudrées de blanc. A cet instant précis, j’ai espéré qu’il poursuive son homélie ainsi : « N’est-ce pas une beauté qui dissipe toutes vos craintes, à commencer par celle de la mort ? N’est-ce pas un magnifique écrin pour y finir sa vie ? Nous allons maintenant tous ensemble avoir l’honneur de nous fondre avec les neiges éternelles, car je n’ai pas l’intention de vous poser dans les brumes de Bruxelles une fois de plus. J’ai de la compassion pour vous, pour nous tous. » Je n’aurais pas pu en vouloir à un kamikaze de cette étoffe-là. Rien que de contempler les spasmes du ratorium avant l’impact… Mais il n’en fut rien. Le capitaine nous a livré son bulletin météo et souhaité bon vol et je me suis levé pour aller aux toilettes. Les écrans mobiles s’étaient rallumés. Tableurs, traitements de texte, çà et là une série TV. Personne, dans cette charretée de cadres européens, ne lisait un livre.

2

Ma conférence a duré quelques minutes à peine. Avant cela, les procédures de fouille et d’accréditation, la marche accompagnée vers le bureau de l’organisateur avaient mangé une bonne demi-heure. Puis, avec l’ensemble des intervenants, il a fallu parcourir le labyrinthe en long et en large parce qu’on nous avait changé la salle. Déboussolés, égarés, les jeunes assistants parlementaires ont fini par appeler le personnel de nettoyage à la rescousse. Nouvelle demi-heure. Selon certains, ce genre de mésaventure arrive régulièrement aux réunions convoquées par les partis non européistes. N’importe : la structure du vaisseau à deux nefs de l’UE est ainsi faite qu’on s’y perd obligatoirement. Les niveaux n’y sont même pas numérotés à l’identique d’une nef à l’autre. Dans ma longue marche, je n’ai vu que des numéros de salle, mais jamais un plan des lieux. (On me signalera plus tard qu’il y en a, mais qu’ils sont faits pour n’être ni vus ni compris.) De toute évidence, le QG de l’Union n’est pas conçu pour faciliter la vie aux étrangers.

3

Marcher constitue, en fait, la principale activité des petites mains de l’endroit. C’est bon pour leur corps et moins mauvais pour leur tête. Mais nul ne le leur avait dit au départ. On marche, loin, pour la poste des lettres. On marche pour la poste des colis, qui n’est pas au même endroit. On marche, aller-retour, pour accueillir tous les visiteurs externes, car il est interdit, malgré les badges et les portiques, de les laisser sans surveillance un seul instant — et de toute façon, ils se perdraient comme des oisillons dans les hautes herbes. On marche, le cas échéant, pour rejoindre la première cafétéria qui vous est permise, car certaines sont réservées à la caste des députés.

4

Marcher, livrer la poste, escorter les visites. On ne décroche pas cette occupation pour larbins de Molière sans présenter au moins un titre de l’université. « La tragédie de cet endroit », me dit Charlotte, elle-même assistante de député, « c’est qu’on y recrute la jeunesse la plus instruite de toute l’Europe pour lui faire porter le café ». Ou peu s’en faut. La jeunesse y épluche aussi des milliers de pages de rapports pour en tirer les quelques lignes utiles au député. Lequel n’en fera le plus souvent rien. Ou, s’il en fait quelque chose, et si d’aventure l’assemblée le suit, la démarche ne portera pas à conséquence puisque le parlement européen, malgré ses salaires de ministres, n’a qu’une fonction ornementale. La Commission, cooptée et non élue, détient un pouvoir discrétionnaire. Elle peut écouter le Parlement ou passer outre selon sa guise.

5

L’architecture des institutions est leur portrait-robot. Lorsqu’un édifice ne convient pas aux bureaucrates, les moyens ne manquent jamais pour le modifier ou pour déménager. Celui-ci est frappé au coin de l’absurde. Sa numérotation asymétrique des niveaux, ses ascenseurs qui desservent certains étages et point d’autres, son absence de plan d’ensemble : tout s’unit pour vous désorienter. On y entend sans cesse des égarés demander leur chemin. L’absurde — on peut s’en convaincre avec Soljénitsyne, mais le service militaire suffit — est un outil sûr aux mains du pouvoir pour briser les volontés. Ce chaos n’est bien sûr qu’apparent. Aux yeux de ses architectes, qui ont les plans en tête, il est d’une parfaite cohérence et satisfait à des critères qui sont les leurs. Sinon ils le changeraient. Ils n’ont pas besoin de se serrer pendant des années, comme le commun des mortels, pour un ravalement de façade ou un changement de chaudière. « Ceci n’est pas une maison humaine », me suis-je dit plus d’une fois. Je ne me doutais pas encore à quel point j’avais raison.

6

Marchons donc, notre conférence ayant fait long feu (ce n’est pas leur faute si vous avez perdu votre temps à errer, mais c’est votre faute si quelqu’un piétine devant la même salle à l’heure qu’il a réservée). Marchons et parlons, c’est bien plus enrichissant. Au long des couloirs, des affiches vantent des conférences ou des événements. Du coin de l’œil, j’enregistre : Éducation sexuelle dans les écoles élémentaires, Accepter la parenté LGBT, Exposition d’icônes pour l’Ukraine (cette dernière finançant curieusement un hôpital militaire du régime désaxé de Kiev). Rien qui, de près ou de loin, fasse écho aux intérêts réels des peuples qui financent cette arche. Mais bien des initiatives, en revanche, qui les prennent carrément à rebrousse-poil. Charlotte me signale que la commission « Femmes », veillant sur l’égalité des genres, produit des chefs-d’œuvre de surréalisme. Où est le Ionesco, me dis-je, qui mettra en scène cette usine où l’on planifie l’impossible ?

7

Nous nous sommes posés dans la fameuse cafétéria Mickey Mouse, ainsi nommée non pour faire plaisir aux vrais maîtres des lieux, mais à cause du bariolage enfantin du mobilier. Revoir l’extérieur à travers une grande baie vitrée a presque été un choc. Encore un détail d’architecture : l’Arche reçoit peu de lumière naturelle. « Dans les bureaux, me confirme Charlotte, on est comme dans un casino. On finit par confondre le jour et la nuit. Du coup les heures de travail s’allongent au-delà de tout horaire. » Heureusement, le café est bon et d’un prix ridicule : un euro. Pendant que je sirote mon troisième ou quatrième, une évidence me désarçonne. Toute la population que j’ai vue en ces lieux depuis le matin est blanche, à l’exception d’une partie du personnel technique et de sécurité. Blancs députés, oies blanches à la silhouette galbée et aux fonctions indéfinies, blanches secrétaires débordées, blancs adjudants et ordonnances… Je l’ai compris, par contraste, au passage d’une élue sombre de peau entourée de sa suite, elle-même invariablement pâle. Il est burlesque de penser qu’au sommet d’une Europe en voie de métissage accéléré, sinon de remplacement de populations comme le redoute Renaud Camus, trône cette arche quasi ethniquement pure. Il paraît qu’à Svalbard, les géants de l’industrie alimentaire ont enfoui des graines originelles de toutes les plantes dans un bunker, pour le cas où l’expérience OGM tournerait mal. Quelle industrie a bien pu parachuter à Bruxelles, au beau milieu d’une zone populaire et immigrée, cette réserve de chapons, et avec quelle catastrophe en vue ?

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C’est peut-être le paradoxe le plus saisissant que de voir l’implantation de l’arche dans son terreau immédiat. Autour de ce vaisseau mère de la technocratie européenne s’étalent les rues animées et odorantes d’un quartier méditerranéen. La cohabitation est pacifique mais réservée. Le jeudi soir, me raconte Charlotte, la police boucle la place du Luxembourg pour permettre aux petites mains harassées du Parlement de se défouler. C’est l’occasion de nouer connaissance et de draguer un peu, à condition qu’on ne soit pas du mauvais parti. Les assistants FN, Jobbik ou UKIP, me dit Virgile, sont condamnés à se draguer entre eux, car les jeunes PPE ou socialistes leur opposent un cordon sanitaire, comme les cochers d’autrefois embrassaient les querelles de leurs maîtres. Il n’empêche ! On y boit et l’on fait la noce jusque tard dans la nuit, et au matin tout est de nouveau bien propre. Que penseraient les voisins musulmans d’une telle nouba ? Ne seraient-ils pas tentés de faire la bombe, eux aussi ?

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Lorsque je suis sorti de l’arche, retrouver l’odeur du kebab a été un soulagement, ou plutôt un atterrissage. Le bon Virgile avait rajouté trois cents mètres à son compteur journalier en me raccompagnant jusqu’à la sortie. Il en avait profité pour pointer le nez dehors et s’en griller une (car, pour cela aussi, il faut beaucoup marcher). J’aurais dû y passer deux ou trois heures de matinée, mais le soleil baissait déjà. Je n’avais pas vu passer le temps en compagnie de mes jeunes âmes damnées. Arrivé de l’autre côté de la place, j’ai senti le sol trembler sous mes pieds et je me suis retourné. J’ai vu l’Arche à deux nefs s’arracher au sol tel le Faucon millénaire et quitter en quelques secondes l’atmosphère de la Terre qu’elle avait colonisée quelque temps sous un drapeau bidon. Une voix me dit qu’elle emportait des échantillons d’une race docile mais ingénieuse peupler des planètes minières au climat féroce. A sa place ne restait qu’une aire de terre brûlée, un non-lieu.

  • (Texte partiellement publié dans le n° 158 de la revue Eléments)

  • Article de Slobodan Despot paru dans la rubrique «Le bruit du temps» de l’Antipresse n° 30 du 26.6.2016.

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