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Carnet de route à travers l’Eurasie
Du Baïkal, via la Mongolie, nous sommes passés en Chine. Du nord au sud, de Pékin à Shenzhen, nous avons témoigné de la métamorphose des multitudes dans le creuset de l’État total hypertechnologique. Et nous terminons notre périple dans cette enclave d’un monde ancien, qui n’est plus britannique mais pas non plus chinoise. Du moins, pas encore…

31 mars. Hong Kong

Le «progrès» va si vite que même Google n’arrive pas à suivre. Jusqu’il y a peu, le passage de Shenzhen à Hong Kong (quelques kilomètres à peine) nécessitait deux heures en changements de train et en formalités. Désormais, c’est une demi-heure, formalités comprises, par un métro-TGV reliant Futian au centre de Shenzhen à la gare toute neuve de West Kowloon. La nouvelle relation, opérationnelle depuis novembre, n’est même pas encore mentionnée dans tous les sites de voyage.

Nous avons débarqué hier soir samedi, tard, dans une gare immense, rutilante et pratiquement vide. West Kowloon annonce la couleur: elle a été cyniquement implantée comme une «tête de pont» de la République populaire dans ce territoire qui ne lui appartient pas encore. La nouvelle gare compense la transgression par la commodité apportée — du moins d’un point de vue chinois. De notre point de vue d’Occidentaux démocrates et libertaires, on inverserait la proposition. Elle ôte en liberté ce qu’elle donne en confort. Quoi qu’il en soit, elle résume à elle seule le pacte faustien de la Chine moderne.

Journée sombre. Un voile gris s’étend sur Kowloon (la partie continentale) et la grande île de Hong Kong, restreignant l’horizon à quelques milles. Brume réséda virant en bruine, bruine se condensant çà et là en gouttes. J’aurais envie de résumer ce voyage par un poème parlant de lumières et de climats comme un roman de Simenon.

Où sont passées vos saisons?

Allez vous remplacer le soleil

Par un milliard de lampions?

Nous permettrez-vous de respirer

Ou faut-il porter un filtre?

N’y a-t-il qu’un avenir là devant

Ou encore un reste de présent

Et des éclats de passé?

Avez-vous émulsionné la pluie

En ces voiles aquatiques

Ou est-ce le ciel par vous conquis

Devenu mélancolique

Qui dissimule ses derniers rayons

Derrière ces gammes de gris?

Rien à faire par un temps pareil que de suçoter un thé au Peninsula (le premier, l’original) en regardant sur le perron défiler les Rolls. Je n’aime pas les hôtels, mais j’adore les palaces. Dans tous mes voyages, que ce soit à Istanbul, New York ou Calcutta, j’y ai toujours trouvé refuge, pour lire, écrire, parler sans élever la voix, ou simplement me laver. Même sans le sou et en lambeaux, on m’y a toujours bien accueilli — bien mieux que dans les boui-bouis à trois étoiles. Ce n’est pas l’habit qui fait le moine dans un palace, mais l’attitude.

Note en passant. Les chaînes d’hôtels incarnent l’emprise planétaire de la civilisation occidentale et sa symbolique liée au pouvoir et au luxe. Les établissements de bas étage varient infiniment dans leur crasse. Chacun est miteux à la manière locale. Alors que les palaces sont tous occidentaux dans leur classe. Même quand ils «réinterprètent» les traditions du lieu.

Nous avons voulu prendre le ferry pour l’île, en face — et malgré moi, je nous ai organisé une expédition miraculeuse. Me trompant de quai, j’ai avisé une navette bariolée. «Comment fait-on pour payer le billet?» demandai-je à la dame chinoise qui semblait contrôler les passagers. «Your name? — Mr. Despot. — OK, come on!» fit-elle en faisant mine de regarder une liste.

Je m’étais bien dit que mon nom n’était annoncé nulle part, mais bon… pourquoi refuser un trajet à l’œil? Or la navette eut tôt fait de dépasser le dernier cap de Hong Kong et de prendre le large. Nous étions au milieu d’un groupe de retraités allemands, endormis et hébétés. Rien à tirer d’eux: ils ont tous un gros badge collé au revers, ils vont où on les emmène. Enfin, une bande de Chinois en goguette nous apprend que nous vers l’île de Lamma manger les fruits de mer. Je m’aperçois que notre bateau appartient en fait à un restaurant.

Au lieu des gratte-ciel du quartier d’affaires, nous avons eu droit à un véritable village de pêcheurs où l’on mange des mollusques et des crustacés que je n’ai jamais vus. A deux pas, au-delà d’un temple ressemblant à un décor pour un film de Bruce Lee, c’est la jungle, humide et caquetante. La surprise est totale. Nous rencontrons un ermite cultivé vivant dans cette végétation avec son chien. C’est l’île de Robinson. A une demi-heure de bateau de la cité la plus grouillante au monde.

1er avril

Hong Kong est chaotique, bruyante, foutraque. Avec ses immeubles délabrés et ses taxis Toyota dessinés dans les années 1970, elle évoque les films à pattes d’éph, Serpico, Bébel ou James Bond. Le contraste est absolu avec l’ordre feutré des métropoles chinoises — mais quel soulagement! Quel souffle de liberté dans ces fumées d’échappements!

Les mêmes Chinois, ou presque, emplissent les rues. Avec une différence de taille: ici, tout le monde ne marche pas les yeux rivés sur son portable. Pas plus que dans nos villes. Alors qu’en Chine…

D’aucuns visitent les temples et les musées. Je préfère, dans une ville inconnue, commencer par les marchés et les rues. A Mongkok, je découvre un alignement intrigant de choses séchées en pots de verre dans une boutique-pharmacie. Le vendeur ne sait pas un mot d’anglais. Tant pis: on goûte. Noix, fruits, insectes peut-être? Mieux vaut ne pas savoir. Il est rare à mon âge de découvrir des goûts absolument étrangers à ma palette gustative.

2 avril

L’État total chinois ne pourra officiellement avaler Hong Kong qu’en 2047, cinquante ans après le transfert de souveraineté. Cela ne l’empêche pas de grignoter, morceau par morceau. Jusqu’ici, la ville est un Eldorado d’affairistes et d’aventuriers.

Matthieu, hier soir, nous a fait découvrir le Din Tai Fung, probablement l’étoilé Michelin le moins cher au monde — et le moins prétentieux, situé au cœur d’un supermarché. Tout y était incroyablement savoureux et fin. Quand on a trente ou quarante ans et qu’on a largué les amarres en Occident, Hong Kong est le port d’attache naturel. On y crée son entreprise en une heure. On engage, on licencie, on investit, on déménage… Matthieu est ici comme un poisson dans l’eau. La France qu’il a quittée lui apparaît comme un cauchemar idéologique et administratif.

Eric, qui gère le Dumpling House, dans l’île, est Géorgien de naissance et Espagnol d’éducation. Lui aussi a tout largué, après son divorce. «Hong Kong, c’est parfait pour abattre du boulot et faire la noce. Mais ça lessive!» Il n’envisage pas de faire de vieux os ici. «Les Chinois ont encore trente ans à attendre avant de pouvoir normaliser ce bordel, mais ils s’impatientent. Or HK et la Chine, c’est l’huile et l’eau…»

Montés en funiculaire au «Peak», comme tous les touristes. En redescendant par un superbe sentier de forêt, nous retombons rapidement dans l’ombre des gratte-ciel. Dans les immeubles résidentiels à quarante ou cinquante étages, le moindre studio est aussi cher qu’une place dans la Station spatiale internationale. Dans les jardins et les parcs, des nounous de couleur — chinoises, philippines, malaises — promènent des bébés blancs dont les parents travaillent sans doute dans les tours de verre. Les choses ont-elles vraiment changé depuis le temps des colonies?

Hong Kong est vive, expéditive, agnostique, roublarde, comme tout ce qui a été au contact des Anglais. Elle reste pour quelques années encore un comptoir de l’Europe face à l’Empire. Non de l’Europe d’aujourd’hui, société en phase terminale sclérosée par la bureaucratie et l’idéologie, mais de l’Europe avide et conquérante qui voulut avaler la planète. Cette exception ne va pas tarder à disparaître, mise en coupe réglée par le Léviathan chinois. L’Europe a inventé le totalitarisme, mais ses apprentis sont devenus ses maîtres.

  • NB La matière de ce journal de voyage servira de base à un essai plus analytique à paraître dans la revue Éléments.

  • Article de Slobodan Despot paru dans la rubrique «Le Bruit du Temps» de l’Antipresse n° 178 du 28/04/2019.