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Peut-on atteindre l’année de ses cinquante ans sans avoir vu Florence? On le peut. J’en suis un vivant exemple. Jusqu’à ce début 2017, je n’avais jamais vu le joyau de la Toscane, ni la Toscane elle-même.
J’ai fini par m’y rendre, pour deux jours seulement, et pour un motif qui n’a rien de touristique. J’avais rendez-vous dans un village antique pour une réelle conjuration, à la florentine, avec des gens déterminés à faire crouler une superstition majeure de notre époque. Un pilier, même, du système économique, philosophique et social finissant qui nous entrave aujourd’hui.

C’est de cela que j’ai voulu initialement rendre compte, puis je me suis avisé que ce n’était encore ni le lieu ni le temps. Mais une autre mélodie s’est immiscée dans ma réflexion, et c’est cette musique inattendue que j’aimerais restituer ici.

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Dans une vie antérieure, j’ai failli devenir historien d’art. Je connaissais la galerie des Offices comme mon grenier sans pourtant l’avoir jamais vue. Et les marbres de Michel-Ange. Et le campanile de Giotto. Et la somptueuse Cathédrale. Et le Palazzo Pitti… Mais je confondais des diapositives avec la réalité et des pages de livres avec des rues pavées sentant le cuir et la pâte au four à bois.

Nous n’avions qu’un après-midi à disposition. En sortant de la gare centrale, nous sommes allés flairer les parfums du Marché couvert, visiter la Chapelle des Médicis et voir ce que nous pouvions voir du circuit habituel dans cette cité si petite et si colossale à la fois. Florence est un prodige, un cabinet de curiosités à l’échelle d’une ville. On ne peut lever le regard vers une arcade ni l’abaisser vers les marches sans tomber à l’arrêt. Les visiteurs trop pressés risquent d’y connaître le «syndrome de Stendhal», comme me l’a expliqué avec humour ma guide, native du lieu. On s’ébahit tant qu’on finit à l’hôpital, par hyperventilation, par étourdissement ou par apoplexie. Et je marchais là comme tous ces hypnotisés, la gorge serrée, la vue brouillée de larmes, me répétant «Seigneur aie pitié!».

Aie pitié de moi, terrassé par tant de beauté. Aie pitié des orgueilleux qui me l’ont léguée. Aie pitié de cette ville et de ce pays que Ton ombre même a désertés!

J’ai vu des pays où la croix est inconnue ou prohibée. J’ai passé des heures dans les jardins des medresas d’Istanbul. J’ai purifié mon corps dans le Gange en y regardant passer les vaches mortes, le ventre gonflé à éclater. J’ai arrosé le lingam dans des temples hindous et laissé inscrire le troisième œil sur mon front. J’ai traversé Budapest et Sofia dans la grisaille de plomb du communisme. J’ai avalé des bibliothèques d’occultisme et vu des rites innommables. Mais me suis rarement senti aussi loin de Dieu que parmi les palais florentins. Sinon, peut-être, dans ce non-lieu absolu qu’est le Parlement européen de Bruxelles (voir Antipresse 30). Est-ce un hasard ou la cité des Médicis et l’utopie eurocratique sont-elles liées?

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Pour pénétrer dans la chapelle des Médicis, il fallait passer sous les fourches caudines du contrôle aux rayons X qui transforme l’amateur d’art en un vulgaire mouton potentiellement explosif. Tant pis. Il y avait quelque chose à vérifier. Oui: les marbres étaient somptueux, colorés, immenses. Les tombeaux, dimensionnés pour des Golems. Les murs, les cloisons, les sols ornés de pierres incrustées, bariolées, serties avec une précision démente. Sur les catafalques, les potentats du temps étaient figurés en généraux romains, le poitrail fier, les veines saillantes et l’œil impitoyable. Où est la croix? Nulle part. Si. Derrière ceux d’entre eux qui avaient eu l’habileté de se faire faire papes. Sceptre du pouvoir à l’égal du glaive et des faisceaux.

Un roi-philosophe trône, l’air pensif, au-dessus de deux nus opulents figurant le Crépuscule et l’Aurore. On reconnaît la puissance bodybuildesque et la précision clinique des anatomies de Michel-Ange. C’est Laurent II de Médicis. Non le Magnifique mais son petit-fils, le duc d’Urbin: le destinataire du Prince de Machiavel.

Le langage des formes qu’emprunte ce mausolée central de la Renaissance est hallucinogène. Sans le respect que nous inculque de manière pavlovienne toute notre éducation d’Européens «cultivés», nous nous croirions à mi-chemin d’une reconstitution antique délirante signée par Tim Burton et du palace d’un narcotrafiquant chinois. Au milieu de cette pompe et de ce faste presqu’enfantins, nous sommes à la source même de la pensée politique moderne.

Dans un rayon d’à peine un kilomètre, Florence concentre tout ce que l’homme seul, l’homme débridé, l’homme libéré de toute entrave divine a créé de plus audacieux, de plus expressif, de plus décomplexé. Les saints eux-mêmes, quand ils apparaissent, prennent le visage ou le nom des chefs de clans florentins. Les Chinois ou les Hindous, me suis-je demandé, ont-ils jamais osé représenter leurs divinités avec le visage et les attributs de leurs mécènes? Florence est le sommet du «j’ose tout» de l’Européen moderne. C’est là que nous, Européens, avons appris l’art et l’habitude du fusil à tir courbe et du billard à trois bandes. Que ce soit dans l’art et la sculpture ou dans la pensée (Machiavel), la forme mise en lumière n’est que l’alibi des réalités de l’ombre. Nous construisons une église, mais nous nous célébrons nous-mêmes. Nous parlons d’intérêt général, mais nous ne faisons que consolider notre pouvoir.

Depuis Florence et la Renaissance italienne, l’Europe ne construit plus que des labyrinthes. Ses univers esthétiques sont des villages Potemkine, des décors à deux dimensions où la profondeur est habilement suggérée et qui ne nous renvoient qu’à nous-mêmes. Ce n’est pas pour rien que la peinture pieuse de la Renaissance italienne a inventé la perspective. Ce n’est pas pour rien que l’iconographie orthodoxe l’a toujours fermement rejetée.

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J’aurais voulu tout voir, tout toucher. Mais comment? Devant le Dôme ou les Offices, les queues s’étirent à longueur d’année. Je passais en revue les régiments de l’armée touristique où les sticks à selfies tenaient lieu de lances et de hallebardes. Combien de ces gens savaient-ils précisément ce qu’ils étaient venus chercher là, sinon la photo souvenir avec le David en arrière-plan? Combien, parmi ces victimes des circuits «culturels» obligatoires venues des quatre coins de la Terre, y avait-il de pèlerins conscients? Car Florence est un pèlerinage de civilisation. De même que les Hindous montent vénérer les sources du Gange, fleuve-dieu à qui tout le sous-continent doit sa vie et sa nourriture, de même les Occidentaux, sciemment ou par réflexe, font procession et vénération dans les bibliothèques et les galeries florentines où leur civilisation a été concrètement projetée et façonnée. Si l’Occident est le lieu où la conscience devient majeure, comme le définit Raymond Abellio, Florence est son épicentre. Emmitouflée dans son bouffonnement de collines, cette petite ville est à la première religion athée ce que Bodhgaya — le figuier de Bouddha — est au bouddhisme.

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C’est ici que le mot «Renaissance» prend son sens le plus tangible et le plus dérisoire. Renaissance de quoi, ces Italiens comploteurs et rabougris qui se déguisent en légionnaires antiques? Le mouvement tout entier repose sur un malentendu habilement entretenu par les princes et les papes médiévaux.

L’empire romain n’est pas mort en 476 sous les invasions barbares. Le dernier empereur à avoir porté la toge pourpre est mort dix siècles plus tard, en 1453, sur les murailles de Constantinople, en défendant l’Europe contre l’invasion turque. Il s’appelait Constantin XI Paléologue Dragasès et descendait des empereurs qui ont perpétué Rome au-delà de Rome pendant plus de mille ans. Plutôt que de sauver l’empire concret, ou ce qu’il en restait sur les rives du Bosphore, l’Europe a préféré en reconstruire une abstraction philosophique et esthétique.

La «Renaissance» eût été mort-née si l’on n’avait pas effacé de l’histoire ce «petit» millénaire-là. Aujourd’hui encore, toute l’éducation des Europens occidentaux fait l’impasse sur ces mille ans. On a quelques notions sur Charlemagne et sur les Huns, mais on ne sait rien, absolument rien, de Byzance, de sa pensée, de son art, de sa civilisation. Pour expliquer la transmission de la culture et des sciences par-dessus les siècles d’arriération, l’Occident a préféré entretenir le mythe de l’apport arabe plutôt que de recoudre les deux pans du manteau chrétien déchiré.

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Les manuels et les cours d’histoire de l’art nous mentionnaient parfois la galerie commandée en 1565 par Cosme 1er au grand architecte Vasari. J’ai enfin pu voir de mes yeux ce boyau surélevé reliant les deux grands palais par-dessus l’Arno, et j’en ai été abasourdi. Il suffit pourtant d’ouvrir Wikipedia pour comprendre l’extraordinaire modernité de cette voie fermée de plus d’un kilomètre de long:

«Le Corridoio, reliant le Palazzo Vecchio au Palais Pitti, permettait à la riche et puissante famille de Médicis de se prémunir de tentatives d’attentats en évitant de descendre dans la rue et ainsi pouvoir traverser sans escorte le fleuve de l’Arno par le Ponte Vecchio.»

Des gouvernants qui vont et viennent sans toucher terre, sans se mêler à la population et qui vivent dans la crainte des attentats, cela ne vous rappelle rien? On n’a même pas oublié de joindre l’utile à l’agréable:

«Ils pouvaient admirer… une galerie d’art qui comptait plus de 200 autoportraits, commencée par le collectionneur Léopold de Médicis.»

Je n’ai pas pu voir, hélas, le «Corridoio» de l’intérieur, mais l’extérieur m’a suffi. Toutes les institutions de l’Europe du XXIe siècle en sont inspirées.

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Comme tout haut lieu du tourisme, Florence est truffée de boutiques de luxe et de temples de la mode. Au cours de cet après-midi frénétique, je ne me suis arrêté que devant une seule enseigne. J’y suis même entré. C’était une papeterie où l’on vendait des papiers d’emballage imprimés à la main et des cartes postales avec des motifs à jour ciselés avec un art sublime. Tout y était parfait et intemporel, émouvant de grâce. Cartes de vœux, d’anniversaire, de mariage: toute la signalétique d’une vie bien ordonnée et bien accompagnée. Ceux qui vous priaient à réception ou à déjeuner avec ces cartes-là ne pouvaient être que des gens bien. Il reste encore quelques échoppes, à Florence, où l’on transmet un héritage humble et vrai: l’héritage immémorial des artisans italiens. Je me suis caché dans cette papeterie comme dans un abri. J’y étais entouré d’un art vrai et humain qui sert plutôt que d’asservir. Préférer les papetiers à Michel-Ange! Il n’y a qu’un barbare pour avoir cette idée…

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Puis nous avons regagné notre base arrière dans les collines. Mes hôtes habitaient une très vieille maison paysanne en pierre. Le soir, dans ces campagnes non encore atteintes par la pollution lumineuse, reste encore le soir. On y devine les hautes ombres des cyprès et l’on ausculte les aboiements des chiens dans les fermes lointaines. On feuilletait quelques vieux livres et l’on parlait à voix basse autour d’un vin toscan et de verdures arrosées d’huile d’olive. A l’horizon, une ou deux vallées plus loin, les lumières de Florence la téméraire faisaient pâlir le ciel et effaçaient les étoiles.

  • Article de Slobodan Despot paru dans la rubrique «Le bruit du temps» de l’Antipresse n° 58 du 8.1.2017.