Démanteler la transmission?

par | 8.06.2025 | En accès libre, Reconquêtes, Slobodan Despot

En ne prévoyant plus de bibliothèques dans ses ses nouveaux lycées, le gouvernement du Valais innove dans une direction inédite. Mais de quoi nous parle ce «bougisme»?

La technologie a modifié radicalement notre manière de percevoir la culture. Plus superficielle, plus éphémère, plus inconsistante, notre culture est malmenée par la modernité et par quelques songe-creux qui dirigent le canton du Valais. Ne pas avoir de culture, c’est justement penser que ce qui est passager est plus intéressant que ce qui dure. C’est le bougisme, le mouvementisme que condamne le philosophe Peter Sloterdijk, qui est à l’œuvre ici. On apprend avec consternation que le nouveau collège de Sion, appelé fort justement Ella-Maillard, n’aura pas de bibliothèque, et que la rénovation du vénérable collège de l’Abbaye de Saint-Maurice non plus. C’est une grave erreur de jugement de ne pas faire en sorte que les étudiants voisinent les livres dans un établissement qui conduit aux facultés universitaires. Il est des proximités bénéfiques qui échappent aux autorités en la matière. D’ailleurs la Société des Ecrivains valaisans a montré son inquiétude et son opposition.

Il est vrai qu’au collège de l’Abbaye, il existe à proximité une Médiathèque que les étudiants peuvent utiliser. Un professeur est à leur disposition deux heures par semaine. C’est le minimum. Mais lorsqu’on y réfléchit, le titre seul, «Médiathèque», est significatif. On place les grands ouvrages de l’esprit humain, depuis 5000 ans, depuis la nuit des temps, sur le même rayonnage que les petits travaux de prétendus artistes subventionnés, que les revues à la mode ou les écrits sans intérêt. Mais une bibliothèque, c’est autre chose, c’est la mémoire des hommes, c’est le pied de nez au temps qui passe et ne gagnera pas tout à fait, c’est Fahrenheit 451! Une bibliothèque, même modeste, est le gage qu’une flamme est allumée qui éclairera les curieux de passage. Une bande vidéo, un CD gravé, un support éphémère, tout cela ne fait pas le poids à côté d’un livre. Un livre peut vous attendre des décennies, immobile, intact, disponible pour vous rencontrer. Le reste d’une Médiathèque est comme l’esprit du temps: de la poussière.

Or l’enseignement, depuis trois décennies, a organisé le vide: vide de la langue française, vide de l’expression écrite, vide de l’histoire, vide des langues anciennes, vide des manuels de référence. L’école devrait être un rempart solide face à ce qui se délite sous nos yeux, un lieu où renaître. A la place, elle renonce aux bibliothèques.

La Suisse comme le Valais est un pays au cœur de l’Europe, elle a toujours été un pays de passage, un pays de voyages et de voyageurs. Ce sont les livres qui nous ont d’abord permis de voyager. Nous avions quoi, dix-sept ans, peut-être dix-huit, et si les mots de Cendrars résonnaient en nous, ce sont deux livres magnifiques qui ont cristallisé notre envie de voyager. Il y eut d’abord L’Usage du Monde de Nicolas Bouvier, dont l’écriture miraculeuse était à elle seule un voyage, et ce cheminement vers l’est, pas à pas sur des routes impossibles, nous était apparu comme un retour aux sources édéniques. Il y eut aussi Le Long été de Lorenzo Pestelli, plus poétique et plus désarçonnant encore. La variété des formes littéraires qui organisent ce récit lui confère un rythme singulièrement attirant. Livres, nous vous aimons pour vos chemins de mots, nous avons besoin de votre présence tutélaire à proximité!

Nous ne voulions pas seulement voyager, mais nous entendions bourlinguer: ne pas nous laisser aller dans le sens du souffle mais nous efforcer de remonter les fleuves, de ramer à contre-courant, nez au vent. Le lac Léman, petite mer intérieure, ne nous suffisait pas, il nous fallait la Méditerranée puis l’Océan. Bateaux ivres, nous confondions un peu ce qui est grand avec la grandeur, et recherchant celle-ci nous ne trouvions souvent que celui-là.

La littérature est essentielle, celle d’ici nous parlait de là-bas, et s’il existe un art en Suisse, il existe aussi un «art d’être Suisse», qui est plus long à découvrir. Il est fait d’équilibres, de cultures, de religions, de langues, de volontés. Pays complexe, la Suisse n’aime pas qu’on lui dicte sa voie; ce pays qui a su se préserver des tragédies du XXe siècle saura-t-il se préserver des autres formes de destruction actuelles, plus insidieuses: toutes celles qui démantèlent la transmission?

  • Photo de Paul Melki sur Unsplash

     

  • Jean Romain est écrivain et philosophe.

  • Article de Jean Romain paru dans la rubrique «Reconquêtes» de l’Antipresse n° 497 du 08/06/2025.

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