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Et si tout ce qu’on nous a raconté sur la guerre de Syrie était faux, de bout en bout? Si ce vaste enfumage de l’opinion était financé par une puissance régionale connue pour ses décapitations? Et que nous dit-il de la fonction concrète de nos médias?

Cette rubrique s’intitule «enfumages». Au début je n’aimais pas trop ce titre, je le trouvais… fumeux. J’en suis aujourd’hui plutôt content.

Les médias officiels n’ont bien sûr pas le monopole des fake news. Mais ils en produisent quand même un assez grand nombre. Quand on dit que pour connaître la réalité, il faut et il suffit de retourner ce que disent les médias (comme on retourne un gant), ce n’est bien sûr qu’une boutade. Mais elle comporte une part aussi de vérité: ce qui est dit blanc, effectivement, est souvent noir, et vice-versa. La question, en fait, excède de beaucoup celle, simplement, des Fake News. C’est le récit officiel dans son ensemble qui, de plus en plus, apparaît sujet à caution. Et donc tout vacille, rien n’a plus de sens. On ne sait plus de quoi l’on parle. L’enfumage trouve ici sa raison d’être. Il est un substitut de sens.

Les médias officiels disent par exemple qu’on est en démocratie. C’était peut-être le cas à une certaine époque. Ce ne l’est assurément plus aujourd’hui. Objectivement parlant, le régime occidental actuel n’a rien de démocratique, c’est une oligarchie se donnant l’apparence de la démocratie. On parle d’autre chose. Qui plus est cette oligarchie comporte nombre de traits l’apparentant à une tyrannie. Le récit officiel trouve ici sa limite. Sauf que l’enfumage lui permet, dans une certaine mesure au moins, de se survivre à lui-même. Dans une certaine mesure.

Il en va de même en politique internationale. Les dirigeants occidentaux se revendiquent, on le sait, de la morale et plus précisément encore des droits de l’homme. Dans un livre qui vient de paraître intitulé La guerre de l’ombre en Syrie (sous-titre: CIA, pétrodollars et djihad, éditions Erick Bonnier), un chercheur indépendant, Maxime Chaix, montre ainsi jusqu’où peut aller l’enfumage en cette matière. A la page 51, il cite cette phrase d’un de ses collègues, Michael Howard. C’est le titre d’un article paru en 2017. La phrase dit ceci: «Let’s Call Western Media Coverage Of Syria By Its Real Name: Propaganda». Autrement dit, rien n’est vrai dans ce que les médias racontent sur la Syrie, rien ne l’est ni ne l’a jamais été. Tout est propagande.

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Le monopole du «fake»

La propagande a toujours été une arme de guerre, ce n’est pas en soi une nouveauté. On parlait autrefois de «bourrage de crâne», l’expression remonte à la Première Guerre mondiale. Mais la propagande coexistait à l’époque avec des éléments de non-propagande: le fait même, par exemple, que la France était objectivement en guerre avec l’Allemagne. Cet élément-là, lui, n’avait pas été inventé. Il était réel. La France était réellement en guerre avec l’Allemagne (et non, par exemple, avec l’Angleterre ou les États-Unis). Alors qu’en l’occurrence, tout est propagande.

La propagande dit par exemple que les États occidentaux sont en guerre contre le terrorisme. Or il n’en est rien. C’est le contraire, très exactement, qui est vrai. Les États occidentaux n’ont cessé, en effet, tout au long de la période récente, d’apporter leur soutien, qui plus est un soutien important, aux mouvements terroristes d’inspiration djihadiste, y compris ceux ayant conçu et mis en œuvre les attentats de Paris en 2015. Quand on dit cela, les gens, évidemment, sont déconcertés. Ce n’est pas sérieux, disent-ils. Vous cédez au «complotisme». Etc. Et pourtant c’est la vérité. Non seulement les États occidentaux n’ont cessé, ces quarante dernières années, de soutenir les mouvements terroristes d’inspiration djihadiste à travers le monde (en Afghanistan d’abord, puis dans les Balkans, aujourd’hui au Moyen Orient), mais eux-mêmes, bien souvent, ont participé à leur création. Ils les ont par ailleurs toujours considérés comme des alliés proches. C’est sur eux, en particulier, qu’ils se sont appuyés (et s’appuient encore) pour combattre ceux qu’ils considèrent comme leurs véritables ennemis, à savoir l’Iran, la Russie, et en arrière-plan également la Chine.

Tout cela, il est vrai, secrètement. Le bras armé de l’Occident, aujourd’hui à travers le monde, ce sont les services spéciaux. Les services spéciaux pratiquent eux aussi le terrorisme, mais on parlera à leur propos de terrorisme d’État. C’est l’expression qui convient. La France, la Grande-Bretagne et les États-Unis jouissent en la matière d’une réputation non usurpée. Une expression résume bien le rôle qui est aujourd’hui celui des services spéciaux dans nos pays: celle d’État profond. Il y a d’un côté l’État superficiel, celui qu’on croit être le plus important, mais qui en fait ne l’est pas (Parlement, ministres, magistrature assise ou debout, etc.): il n’a même aucune importance. Et de l’autre l’État profond: lui est l’État véritable. C’est lui, en fait, qui prend toutes les décisions, les plus importantes en tout cas: celles engageant le destin du pays. Il lui revient en particulier de désigner l’ennemi. Le Parlement et parfois même le gouvernement sont ici complètement court-circuités. Jamais, par exemple, le Parlement français n’a été consulté sur la question de savoir s’il y avait lieu ou non, pour la France, d’armer les mouvements djihadistes en Syrie. Si c’était une bonne chose ou non. Au passage, on voit à quoi sert aujourd’hui la constitution.

La spirale de la déraison

On pourrait invoquer ici la raison d’État, sauf qu’on peut légitimement se demander en quoi il est de l’intérêt de la France (comme d’ailleurs des États-Unis) de soutenir le djihad et les djihadistes en Syrie. Ni l’Iran, ni la Russie, ni la Chine ne menacent aujourd’hui sérieusement la France et ses intérêts. Personne ne le prétendrait. Alors que dans le cas du djihad et des djihadistes, cette menace est bien réelle, qui plus est directement perceptible. Ce n’est donc pas la raison d’État qui est ici en cause, mais plutôt, comme le relève Maxime Chaix, la déraison d’État. Je glisse ici une remarque personnelle. La différence entre la raison et la déraison d’État réside dans le fait que si, dans un cas comme dans l’autre, l’État se met au-dessus des lois, dans le premier cas cela a un sens de le faire, alors que dans le second non: cela n’en a aucun. Il en résulte que la déraison d’État est beaucoup plus sauvage et féroce que la simple raison d’État. Cela se vérifie aujourd’hui en Syrie. C’est un trait de la déraison d’État. Elle ne se limite pas, comme la raison d’État, au seul *nécessaire (nécessité fait loi), le nécessaire le cède ici à l’impulsion erratique, quand ce n’est pas au bon plaisir. Montaigne dit que le bien public requiert qu’on mente, qu’on trahisse et qu’on massacre(1). Les dirigeants occidentaux font tout cela et d’autres choses encore, mais comme ce n’est pas le souci du bien commun qui les anime, ils sont en permanence dans l’excès. Ils mentent plus qu’il ne serait strictement nécessaire de le faire, la même chose pour le reste.

Chaix consacre plusieurs pages importantes de son livre aux liens entre les États occidentaux (les États-Unis en particulier, mais aussi la France) et la théocratie saoudienne. Ce sont en fait les Saoud qui ont financé la guerre occidentale en Syrie. Les Occidentaux ont fourni les armes des combattants (parfois même les combattants eux-mêmes), les Saoud l’argent nécessaire pour les acheter. La place nous manque ici pour résumer tout ce qui est dit à ce sujet dans le livre. Juste une remarque cependant. Chaix dit que le soutien des Saoud aux groupements djihadistes s’expliquerait par le fait que les Saoud voulaient faire échec aux revendications démocratiques au Moyen Orient: les tuer dans l’œuf, en quelque sorte. Ils auraient instrumenté à cette fin les groupements djihadistes. Avec succès, d’ailleurs. Plus personne, aujourd’hui, ne parle de printemps arabe. Ce printemps est mort. Qui l’a tué, la question ne se pose même pas. En revanche, on pourrait se demander si l’actuelle dictature néolibérale en Europe n’aurait pas quelque chose aussi à voir avec le Djihad. Cette question n’est pas directement posée dans le livre, mais en le lisant on est amené à se la poser. Chacun sait quel usage il est fait aujourd’hui en France des lois antiterroristes.

Telle est donc la réalité: la «réalité de la chose», aurait dit Machiavel. L’information disponible existe, il n’est même pas très difficile de la trouver. Mais les journalistes l’ignorent, font comme si elle n’existait pas. Évidemment une question se pose: pourquoi? «En 2014, écrit Maximilien Chaix, la déclassification de plusieurs centaines de courriels nous montra que la CIA est constamment sollicitée pour relire des articles qui la concernent, y compris par des reporters du *Washington Post». Ceci explique peut-être cela. On se gardera bien d’accabler ici les journalistes, les journalistes ne sont que des maillons de la chaîne. Mais on n’en enregistre pas moins ce qui précède. Rien, en tout état de cause, ne nous oblige à devenir nous-mêmes des maillons de la chaîne. Il est au pouvoir de chacun de résister à l’enfumage. Il suffit d’un peu de motivation.

D’une manière générale, quand on veut s’informer, notamment sur les questions militaires ou de politique internationale, il est préférable de lire des livres(2) plutôt que des articles de presse. C’est une règle qui ne souffre que peu d’exceptions.

NOTES
  1. Essais, III, 1.

  2. Par exemple, au sujet de l’intrication du terrorisme islamique avec les services, l’enquête de Jürgen Elsässer, Comment le djihad est arrivé en Europe (éd. Xenia), propose une narration de la crise yougoslave radicalement différente de tout ce qu’ont pu nous servir les médias depuis trente ans.

  • Article de Eric Werner paru dans la rubrique «Enfumages» de l’Antipresse n° 194 du 18/08/2019.