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Lorsque j’ai annoncé mon «raid» en Chine, j’ai découvert que nous y comptions plusieurs lecteurs, tous amicaux et chaleureux. Je n’ai pu honorer l’invitation de Martin Dabilly à me rendre chez lui dans le Yunnan. En revanche, son itinéraire m’a captivé. En toute simplicité, j’ai voulu savoir comment un Français pouvait devenir cultivateur de framboises dans ce pays. Comme je le soupçonnais, les lecteurs d’Antipresse expatriés aux quatre coins du monde sont des caractères atypiques avec des biographies qui valent le détour. Voici le récit de sa vie. C’est aussi l’occasion de lever quelques idées reçues sur l’agriculture chinoise. (Slobodan Despot)

De Vanuatu au Yunnan

Comment avez-vous atterri en Chine?

J’ai vécu ma petite enfance entre l’Afrique et l’île de la Réunion, que j’ai quittée à quatorze ou quinze ans pour la Normandie, afin, comme mon père le disait, «de nous civiliser».

La Normandie est belle mais pluvieuse. Mes parents sont partis au Vietnam lorsque je suis rentré dans une école d’ingénieur en agriculture dirigée par des jésuites, à Toulouse. J’y ai appris une manière de réfléchir, trouvé quelques bons copains et attrapé le dégoût de la foule.

Première expérience professionnelle chez un chinois de Tahiti: expérience ratée en tant que vendeur de produits phytosanitaires; en revanche, huit mois de surf m’ont permis d’acquérir un bon niveau. Mais, je ne sais pourquoi, il me semble que trop de surf ramollit la cervelle. Peut-être l’effet de l’eau salée?

Deuxième expérience professionnelle: île de Tanna, dans l’archipel du Vanuatu. Développement de la production de café dans le cadre d’un projet France/Europe/Vanuatu. Le café existe sur l’île depuis plus d’un siècle et n’a jamais connu un essor intéressant économiquement, malgré sa qualité reconnue par de nombreux concours. Pourquoi? Car les «man Tanna» (indigènes)n’en veulent pas, du développement. Dans certains villages, ils allument encore le feu avec deux morceaux de bois…

Pays dur et merveilleux. Expérience troublante, de vivre à quatre ou cinq étrangers sur une Île du Pacifique avec cinq langues pour 500 km², un culte cargo (John Frum)et un volcan en éruption perpétuelle, le Yasur. (Herzog l’a filmé dans son docu Into the Inferno)

Mais le Vanuatu me rend bavard: ce sont les derniers peuples libres.

Ensuite j’ai tenté un retour au bercail, en France, pour les amis et la famille. Après six mois de chômage et d’entretiens d’embauche — «C’était bien, les cocotiers?» — on m’a proposé un boulot en Chine. J’avais soif d’apprendre. Je ne connaissais pas ce pays. J’y ferais du commerce avec des chinois? Pourquoi pas! Du kiwi? Mais bien sûr. Date? Septembre 2005, lieu: Dudjangyan, à 80km de Chengdu, capitale du Sichuan. Pays de brume, de poivre sichuanais et de pandas.

J’ai aimé la Chine mais pas mon employeur. Il m’a pourtant permis de comprendre et de voir quelles étaient les possibilités ici. Pourquoi pas de la framboise dans le Yunnan?

Comment en êtes-vous venu à cultiver des framboises?

Tout simplement: il n’y avait pas de framboises fraîches dans les marchés ou supermarchés, j’y ai vu une opportunité.

Comment s’organise l’agriculture dans votre domaine et à votre échelon?

Nous vendons nos framboises dans toute la Chine, à des agents, qui eux revendent à des supermarchés, aux marchés de gros et enfin aux hôtels et restaurants. Il n’y a pas vraiment d’organisation en Chine. Les agriculteurs vont vendre leur production à de petits acheteurs qui se déplacent avec leur camion dans les campagnes. Ces petits acheteurs vont ensuite revendre aux marchés de gros ou semi-gros. Si la production est plus importante, ils peuvent vendre eux-mêmes sur les marchés ou fournir directement des supermarchés.

Il y a aussi des canaux de distributions un peu plus originaux où un producteur va fournir un groupe de consommateurs.

Est-il vrai que les produits chinois sont particulièrement affectés par les pesticides?

Les systèmes de production étant très variés, les risques sont très différents.

  • agriculture vivrière ( 0,1-1 ha): usage restreint des phytosanitaires, surplus vendu au marché local; peu de risques.

  • petit producteur (1-5 ha): faible connaissance de l’utilisation des produits phytosanitaires, passage de la production entre de nombreuses mains; risque élevé.

  • gros producteurs (+ de 5 ha): techniques modernes et contrôles de qualité fréquents; risques moyens.

Le sujet est hautement polémique, et ravit la presse française qui peut ainsi facilement dénigrer la Chine. Comme nous ne disposons d’aucune étude épidémiologique, une réponse objective est impossible à donner. En revanche nous pouvons constater que les gros scandales alimentaires, jadis fréquents, sont devenus plus rares.

Votre appréciation d’ensemble sur la vie en Chine, pour un expat?

Le Yunnan est une province très agréable, le climat et la nature y sont magnifiques. Loin de la côte Est, la pollution n’est pas un problème. Les chinois sont hospitaliers et la sécurité une évidence. La vie, agréable et simple, procure un sentiment de liberté.

  • Article de Martin Dabilly paru dans la rubrique «Désinvité» de l’Antipresse n° 179 du 05/05/2019.