L’histoire qui suit n’a, à première vue, qu’une portée locale. Il s’agit d’une péripétie parmi d’autres liées à l’affaire Dominique Giroud qui passionne les médias de Suisse romande. Elle illustre toutefois par un exemple concret la manière dont la presse professionnelle s’est elle-même discréditée jusqu’à tomber au ras du caniveau pour ensuite implorer son sauvetage par les subsides d’Etat.

Prix Darwin du journalisme

Le 24 décembre, veille de Noël, M. Eric Felley publiait dans Le Matin un article venimeux au sujet de l’épouse de l’entrepreneur Dominique Giroud, subitement décédée d’un arrêt cardiaque et enterrée deux jours plus tôt. Un lecteur inattentif en conclurait presque que cette « affaire » cache encore une entourloupe de Giroud.

Dominique Giroud, on le sait, est une des bêtes noires de M. Felley. L’encaveur connu pour ses convictions ultraconservatrices et ses démêlés avec le fisc ne bénéficie d’aucune relâche, qu’il s’agisse de la paix des morts, de la trêve de Noël ou de l’élémentaire respect de la vie privée d’une famille. Même lorsque celle-ci traverse la pire épreuve concevable : la mort soudaine d’une mère encore jeune de cinq enfants.

Les enfants Giroud sont petits, mais tous assez grands pour savoir lire. Ils grandiront avec le souvenir du Noël le plus triste de leur vie. Ce Noël où un journaliste n’a rien trouvé de mieux à faire que de danser sur la tombe de leur mère, nommée « simple “femme de paille” ».

Le Matin, 24.12.2018.

Y avait-il eu décision de justice dans l’affaire Giroud ? Nouvelles révélations ? Non. Quand on veut à tout prix brûler quelqu’un, même la mort d’une épouse peut servir de mèche. Elle n’était pas toute blanche, certes : elle avait laissé son mari mettre à son nom des biens considérables. Les épouses d’hommes d’affaires et d’entrepreneurs valaisans et suisses, c’est bien connu, ne permettent jamais de telles choses !

En exploitant ainsi les moments les plus douloureux de la vie des gens, M. Felley n’a pas seulement attiré sur le controversé Dominique Giroud un mouvement de sympathie. Il a arraché les derniers freins que la décence imposait aux règlements de comptes médiatiques. Il n’a pas réfléchi un instant que cette décence ne protégeait pas seulement les cibles des journalistes, mais aussi les chasseurs.

La chasse sans règles n’est plus du sport, mais un massacre. Celui qui s’y lance ne devrait pas s’étonner de prendre quelques plombs.

C’est ainsi que par le plus grand des hasards, j’ai croisé ce personnage fuyant sur le quai de la gare de Lausanne. Eric Felley n’a pas eu le courage d’assumer sa muflerie. Il m’a avancé un alibi sidérant :

« Dans la mesure où ils ont mis un faire-part déjà dans le Nouvelliste, j’ai pas dit beaucoup d’autres choses que ce qu’il y avait dans le faire part qu’il y avait dans le Nouvelliste. »

J’ai vu des journalistes cacher leurs lâchetés derrière toutes sortes de prétextes, mais se planquer derrière un faire-part de deuil, c’est le pompon !

La « femme de paille » figurait-elle aussi dans le faire-part ?

« C’était entre guillemets… et “femme de paille”, je vois pas en quoi c’est spécialement diffamant… c’est pas un crime. »

Bien sûr que ce n’est pas un crime. C’est pire : une faute. La reconnaître… pas question ! Si « les réactions étaient fortes » (lisez : dégoût massif !) c’est que le journaliste a bien fait son boulot. Et puis, bien entendu, j’ai eu droit au « tout le monde en cause », au « faut pas non plus être hypocrite », au « se contenter des faits »… Sur quoi, l’invertébré s’est hissé dans son train.

En bref : s’ils ne voulaient pas être vilipendés dans les médias, les proches n’avaient qu’à ne pas publier d’annonce dans le journal et enterrer leur défunte en secret ! Et, du moment que « tout le monde en parle », il n’y a pas plus de règles éthiques à respecter dans le journalisme professionnel que dans le buzz anonyme des réseaux sociaux. Philosophie de harceleur-délateur confessée en direct.

Y aura-t-il quelqu’un dans les médias suisses pour appeler ces choses par leur nom ? Jusqu’ici, la mission des journalistes les protégeait comme un sacerdoce. Mais comme plus rien n’est sacré, peut-être se trouvera-t-il quelqu’un pour enquêter sur les enquêteurs ?

Pourrait-on imaginer qu’on dénote chez M. Felley un problème d’addiction qui l’empêcherait d’exercer tout autre métier que celui de journaliste de caniveau ? Ou qu’on dise que M. Felley utilise sa couverture de journaliste dans le cadre d’une lutte impitoyable pour le pouvoir économique et politique en Valais ? Qu’on s’interroge sur les raisons concrètes du tableau manichéen qu’il dresse de la magouille valaisanne, toujours située du même côté ? Qu’on relève que dans un journal sérieux, les conflits d’intérêts personnels et familiaux de M. Felley auraient dû le maintenir strictement à l’écart de la rubrique « Valais » ? Alors que c’est justement celle où il donne le meilleur, c’est-à-dire le pire, de lui-même.

M. Felley est aussi romancier (Nouvelliste, 12.4.2012)

Tout ceci ne sont évidemment que des rumeurs. On peut être certain que personne ne fera écho à ces fake news et que la profession journalistique se lèvera comme un seul homme pour défendre la compétence et l’intégrité de M. Eric Felley. Un prix Jean-Dumur pourrait utilement bétonner son CV.

Or, si l’on voulait sauver la profession, c’est un autre prix qu’on devrait créer pour les cas comme Eric Felley : le prix Darwin du journalisme. Ce prix distinguerait les journalistes qui, par bêtise, malhonnêteté ou incompétence, auraient le plus contribué à accélérer la mort programmée de leur espèce. Cela donnerait au public une meilleure idée de la moralité de ceux qui lui font la morale.

Post Scriptum

Nous invitons le lecteur à méditer sur le « pain de méninges » de cette semaine, le portrait d’un certain journalisme dressé par Karl Liebknecht en 1872 et cité par Karl Kraus dans Die Presse.

  • Une première version de ce texte est parue sur 1Dex.ch le 29.12.2018.

  • Article de Slobodan Despot paru dans la rubrique «La poire d’angoisse» de l’Antipresse n° 161 du 30/12/2018.

Autres articles suggérés